#3 Ionel

Ionel : quand le courage porte ses fruits

 

par Madalina Alexe / image Gil Roy

Ionel est chef de projet dans un grand groupe énergétique français. Après avoir découvert la France en 2001, en tant qu’étudiant Erasmus et doctorant par la suite, il décide de renoncer à la stabilité offerte par son travail à l’Académie technique militaire de Bucarest et de poursuivre l’aventure française, en tant que chercheur. C’est l’histoire de quelqu’un qui a su faire ses choix dans la vie, en prenant des risques et en abordant les obstacles comme des challenges.

Sous le soleil de Toulouse

En 2001, dans le cadre d’une collaboration entre les armées roumaine et française, Ionel a obtenu une bourse pour effectuer un stage de recherche de six mois à l’ENSICA, Université de Toulouse : “Je n’ai jamais pensé que j’allais venir en France. A ce moment-là, je ne parlais pas le français. J’ai envoyé ma candidature en anglais et elle a été acceptée”. Une fois arrivé à Toulouse, Ionel s’est vite rendu compte que l’anglais, le russe et le roumain n’allaient pas suffir dans la vie de tous les jours : “J’ai acheté une télé et j’ai commencé à lire la presse française. Avec l’aide du dictionnaire et des amis français que j’ai pu rencontrer, j’ai réussi à maîtriser le français au bout de quelques mois”. Les six mois de stage écoulés, Ionel décide de poursuivre ses études à Toulouse et commence un diplôme d’études approfondies (DEA, actuel Master Recherche) à l’Université Paul Sabatier : “J’ai eu mon premier 10/20 lors de la première session d’examens. J’étais habitué au système d‘enseignement roumain, où l’on était censé démontrer des théories et apprendre par coeur. Cette année-là, j’ai passé Noël et le Nouvel An en révisant”. Un an plus tard, Ionel obtient le DEA avec la meilleure moyenne de sa promotion. Il enchaîne avec une thèse, en co-tutelle entre l’Académie technique militaire de Bucarest et l’Institut national polytechnique (INP) de Toulouse. Il travaille en même temps en tant qu’enseignant-chercheur à l’Ecole nationale d’ingénieurs (ENI) de Tarbes : “Pour moi ça a été une expérience très riche d’enseigner aux Français. Les trois ans de thèse ont représenté une période inoubliable, j’ai rencontré de nombreux étudiants français et étrangers, j’ai découvert les gens du Sud, leurs culture et traditions”.

Originaire de Galati (est de la Roumanie), Ionel a toujours cherché à aller à la rencontre des Roumains vivant dans le sud de la France : “Les étudiants et les chercheurs roumains arrivés en France avaient souvent besoin d’un coup de main pour s’installer et accomplir les démarches administratives”.

“Vous êtes de quelle nationalité ? Pourquoi vous vous mariez ici ? Qu’est-ce que cela vous apporte ?”

Ionel a voulu laisser un signe fort dans sa vie, en se mariant à Tarbes

Ionel a voulu laisser un signe fort dans sa vie, en se mariant à Tarbes

La vie est douce sous le soleil de Tarbes et Ionel se sent de plus en plus comme faisant partie de cette communauté. En 2005, un mois avant la soutenance de sa thèse, il décide d’y laisser un signe fort, en se mariant à Tarbes. Arrivé à la mairie, avec Monica, sa compagne roumaine, l’accueil n’a pas été des plus chaleureux : “Vous êtes de quelle nationalité ? Pourquoi vous vous mariez ici ? Qu’est-ce que cela vous apporte ?”. Une fois les fonctionnaires de la mairie rassurés et le mariage officialisé, pour Ionel et sa femme commence la rude épreuve que constitue la procédure de regroupement familial : “Je m’étais très bien informé, c’est une des choses que j’ai apprises en France. J’ai demandé donc l’instruction du dossier en présence de ma femme sur place. La loi nous donnait le droit”. Le fonctionnaire en charge du dossier n’a pas été du même avis : “La loi vous en donne droit, mais il est accordé par le Préfet”. Dans leur cas, le droit n’a pas été accordé.

Monica doit ainsi retourner en Roumanie, en attendant l’instruction du dossier; délais estimé : 12 à 15 mois. “Ça démoralise un peu, mais on continue”, se rappelle Ionel, avec du recul. Le cadre roumain se souvient aussi des nombreuses contraintes imposées par la loi dans le cadre de la procédure de regroupement familial. Parmi celles-ci, un logement d’une superficie de minimum 37 m² était exigé : “A l’époque, j’habitais dans un appartement de 80 m². Ils ont quand même bien fait leur travail et ont mesuré chaque pièce” raconte Ionel.

Au bout de 6 mois, l’instruction du dossier a été bouclée et Monica a pu rejoindre son mari dans le sud de la France. “L’expérience aurait pu nous désenchanter, mais nous nous sommes dit que si nous avons été capables de faire cela, le plus dur était passé”.

Roumanie vs France, sécurité vs challenge

L’été 2006 a représenté un moment clé dans la vie de Ionel. Deux choix se présentaient devant lui : retourner en Roumanie, à l’Académie technique militaire de Bucarest, ou poursuivre l’aventure française en tant que chercheur postdoctoral à l’Institut français du pétrole (IFP, situé à Rueil-Malmaison dans les Hauts-de-Seine). “La sécurité se trouvait en Roumanie. Mais l’opportunité de monter à Paris et travailler pour des instituts qui sont dans la première ligne de la recherche constituait un challenge pour moi”. Plusieurs aspects de la vie courante ont persuadé Ionel à choisir la France “Il y a plein de petites choses qui ont joué énormément : la carrière, la Sécurité sociale, la sécurité sur les routes. Quand je rentrais en voiture en Roumanie, je ne me sentais plus à l’aise. De plus, j’avais compris que l’environnement n’encourageait pas les élites”.

Ionel décide ainsi de monter à Paris avec sa femme. Il finit son postdoc en 2007 et reçoit une offre de CDI en tant qu’ingénieur de recherche développeur pour un grand groupe énergétique français. Même si la Roumanie était déjà membre de l’Union européenne, le titre de séjour mention “scientifique” ne suffisait pas pour que le chercheur roumain puisse se faire embaucher. Lors d’une première visite à la préfecture de Nanterre, on lui apprend que le changement de statut “c’est compliqué, ça va prendre plus de cinq mois…”. L’employeur était prêt à payer la taxe exigée à l’époque pour l’embauche des citoyens roumains et bulgares, mais le délai était jugé extrêmement long. En échange, en étudiant mieux le dossier, le fonctionnaire a fini par se rendre compte du fait que Ionel avait tout à fait droit à un titre de séjour “salarié”, puisqu’il était citoyen européen, dont le conjoint détenait le droit de travail en France : “C’est parfois digne de Kafka, rigole Ionel. J’avais le droit au travail grâce à ma femme, que j’avais moi-même fait venir en France. On m’a rendu l’ascenseur !”. Entre temps, la loi stipulant que les ressortissants roumains et bulgares titulaires d’un diplôme de Master obtenu en France peuvent travailler librement, sans titre de séjour ni autorisation de travail, est sortie.

Une intégration réussie à 100%

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Nées en France, les deux filles de Ionel et Monica sont déjà bilingues

Depuis sept ans maintenant, Ionel et sa femme travaillent comme cadres et habitent en région parisienne avec leurs deux filles. En 2011, ils sont devenus des citoyens français : “J’ai toujours pensé qu’un jour on aura la nationalité européenne. Mais avec la crise, j’ai senti que l’Europe ce n’était peut-être pas quelque chose d’irréversible”.

En ce qui concerne les situations de discrimination, Ionel n’estime pas en avoir été victime : “On a la chance de vivre dans des milieux éduqués, 80% de mes collègues sont des docteurs. Après, il est vrai qu’il y a toujours quelqu’un qui fait la mauvaise blague…”.

Les Roumains, veulent-ils vraiment se faire aider ?

Lorsqu’il nous a écrit pour participer au projet, Ionel avait fini son témoignage par une question : “Les Roumains, veulent-ils vraiment se faire aider ?

“Pendant les années de doctorat, quand je rentrais en Roumanie, j’ai essayé de dire à chaque fois comment je voyais le changement, dans l’éducation notamment – des bibliothèques ouvertes pour tout le monde et jusqu’à tard le soir, des stages de recherche. On m’a toujours répliqué “Chez nous, ça ne marche pas comme ça”. Je n’ai pas eu l’impression que mes idées étaient bien accueillies”.

Depuis son salon, Ionel nous avoue ne pas avoir l’intention de retourner vivre en Roumanie, malgré un fort attachement à son pays d’origine : “Je garde de la Roumanie ce qui est bon – la générosité des gens. L’âme des Roumains est bonne. Mais si jamais un jour j’envisageais de faire de la politique, ce n’est pas en Roumanie que je le ferais. On peut toujours aider les gens directement et c’est ce que je fais avec ma famille”.

“Nous ne sommes pas une diaspora très unie, notre voix n’est pas suffisamment écoutée”

“Nous ne sommes pas une diaspora très unie, notre voix n’est pas suffisamment écoutée”

A la fin de notre rencontre, Ionel a tenu à réitérer son message d’optimisme, adressé à la communauté roumaine de France : “Il ne faut pas se déqualifier, il faut croire en soi – si on est bon, on réussit. J’encourage les gens à se débarasser de l’image négative que les autres ont pu fabriquer sur les Roumains”.

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