#11Codrina Pricopoaia

 Codrina : « Je suis surtout Roumaine »

Clope entre les doigts, bière rousse dans l’autre main, Codrina Pricopoaia attend l’équipe du Café des Roumains, en ce dimanche matin ensoleillé, à la terrasse de la Pétanque, un bar de Ménilmontant en contrebas de l’église Notre-Dame-de-la-Croix. Cette comédienne roumaine pleine de vie, actuellement à l’affiche au Théâtre des Déchargeurs, nous parle de sa relation avec la France, et avec la Roumanie.

par Fabien Carlat

Co

« Je suis arrivée en France un peu par hasard, à 27 ans, à un moment très dur de ma vie : je venais de perdre mon Papa. Une amie comédienne m’a dit ‘’Viens à Paris, ça t’aidera à surmonter ce moment’’… » Codrina y intègre l’équipe du projet ‘’Hamlet. Intolérable’’. « Nous avons joué à Avignon. J’étais partie avec un petit sac de voyage, pour deux-trois mois ! J’ai rencontré celui qui est vite devenu mon mari, j’ai été acceptée pour un master de philosophie à la Sorbonne… » Au moment où elle se rend en France, Codrina est déjà titulaire d’une maîtrise de philosophie de l’Université de Bucarest (sur « le dandysme comme changement de statut ontologique »), et diplômée du Conservatoire. Elle était déjà sur planches en Roumanie: « C’était déjà un seule-en-scène, Alice au pays sans merveilles de Dario Fo ».

Après qu’elle est acceptée à la Sorbonne, elle rentre au pays pour faire une demande de visa, mais la France refuse : « Le consul m’a dit : ‘’Mademoiselle, vous avez déjà deux maîtrises, pourquoi vous voulez un troisième diplôme ?’’ C’était un moment très délicat pour moi. » Elle réussit tout de même à revenir en France, accompagnée de son mari, venu la chercher.

Chacun dans son coin

Mais à la Sorbonne, la déception est grande : « J’ai été choquée par l’atmosphère parmi les étudiants. A l’université de Bucarest, on était dans une émulation continue, même pendant nos fêtes, jusqu’à six heures du matin ! Là, j’ai découvert que les étudiants ne se parlaient pas entre eux, du tout du tout du tout. On venait me voir pour photocopier mes cours. Cela me faisait un peu mal. J’ai renoncé. »
Cette mauvaise expérience ne l’a pas découragée, et Codrina multiplie les projets artistiques, au théâtre, mais aussi au cinéma – volubile, elle n’hésite pas, entre deux gorgées de bières, à raconter des anecdotes de tournage. Elle est actuellement à l’affiche de Amalia respire profondément, au Théâtre des Déchargeurs, à Châtelet. Dans cette pièce écrite par Alina Nelega et mise en scène par Bobi Pricop, le rôle-titre est celui d’une femme qui traverse l’époque du communisme, du lendemain de la Seconde guerre mondiale à la chute du régime. « Pour moi c’est très important de jouer ce texte en France, dans un pays qui n’a qu’une image idéologique du communisme, déclare Codrina. OK, l’idéologie est séduisante, mais regardez ce que c’est, un régime totalitaire ». L’équipe souhaite faire tourner la pièce dans les lycées, ainsi qu’à l’université. « Je suis honorée de pouvoir parler de ça en France. C’est une page importante de l’histoire de mon pays. Cette pièce est un rempart contre l’oubli. »

Rosia Montana

L’engagement, pour Codrina, c’est aussi pour la sauvegarde de Rosia Montana et contre la fracturation hydraulique qui risque de polluer gravement les nappes phréatiques. « J’ai participé aux rassemblements à Paris. A la fin des applaudissements, au spectacle, j’en ai parlé aussi (voir vidéo ci-dessus). Céder une partie de territoire pour qu’une multinationale puisse s’enrichir et détruire un équilibre écologique, ça me semble dégueulasse. »

«Je suis heureuse et fière que le peuple roumain ait trouvé une raison forte pour se mettre ensemble, avoir une attitude civique, changer les choses. Ce serait pas mal que l’Europe comprenne le danger, les nappes phréatiques ne sont pas étanches et ne s’arrêtent pas aux frontières. Ne plus avoir d’eau potable, c’est très grave, pour nos enfants

Codrina et son mari sont justement parents d’une petite fille. «Je parle à ma fille en roumain. Elle le comprend parfaitement mais, en ce moment, elle refuse de le parler» regrette la comédienne.

Codrina Pricopoaia est au Théâtre Les Déchargeurs tous les soirs jusqu'au 23 novembre

Codrina Pricopoaia est au Théâtre Les Déchargeurs tous les soirs jusqu’au 23 novembre

Bien que mariée à un Français depuis 2005, Codrina n’a pas tenu à demander la nationalité française : «J’adhère aux valeurs de la République française, mais je n’ai pas été formée, en tant que personne, ici. Votre projet s’appelle « Je suis Roumain aussi », moi j’ai envie de dire: Je suis surtout Roumaine. Je resterai toute ma vie Roumaine… et un peu Grecque aussi ! Du côté de mon Papa, mes ancêtres sont des Grecs qui ont participé à une révolte à Istanbul fin XIXe, qui n’ont pas réussi, ils ont trouvé refuge en Roumanie, tout reperdu avec le communisme… Mais on est toujours là, on continue ! », plaisante-t-elle.

Codrina n’oublie pas la Roumanie: «Ma famille me manque, tous les jours. On est la famille roumaine traditionnelle, on fait tout ensemble. Mes amis me manquent. Le pain. Les odeurs et les lumières de chaque saison. J’espère qu’avant de mourir je vais pouvoir passer une année entière en Roumanie.»

Minorités

Interrogée sur la condition des Roumains en France, Codrina répond rock : « A partir de mes 14 ans — j’habitais dans la petite ville de Roman — j’ai totalement adhéré à la culture rock, donc j’ai toujours fait partie d’une minorité. » Quelques unes de ses références : Freddie Mercury, Led Zeppelin. Elle aime aussi la culture goth, cite Diamanda Galas. Pour revenir à son identité roumaine, celle-ci ne lui a pas toujours porté préjudice : « Parfois les metteurs en scène recherchent des comédiennes avec un accent… » Et lorsqu’elle tombe sur une personne aux clichés misérabilistes, Codrina exagère par jeu: « Oui dans ma ville, on a eu l’électricité il y a deux ans ». Sur les galères administratives rencontrées par les Roumains en France, Codrina lance : « ça touche tout le monde, les Français aussi ! ». Elle dit refuser « la victimisation ».

Outre Amalia et le cinéma, Codrina a d’autres projets en tête pour 2014 : une adaptation des Chants de Maldoror de Lautréamont, une autre d’un texte de Ghérasim Luca, et une troisième, mais pour le moment, c’est “secret secret”. Au cours de la conversation, elle glisse aussi avoir commencé l’écriture d’un roman.

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