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Ricardo Abdahllah : « Être immigré, cela t’apprend à vivre avec moins »

Journaliste et écrivain d’origine colombienne, Ricardo Abdahllah vit à Paris depuis 2007 et travaille comme correspondant pour le quotidien El Espectador. En 2009 il a reçu le Prix Simón Bolívar, la plus haute distinction décernée en Colombie pour le journalisme professionnel, pour son entretien avec l’écrivain et militant français Dominique Lapierre. L’année dernière, son livre “El sol es siempre igual” (Le soleil est toujours le même) – un recueil de nouvelles sur le thème de l’amitié – a été primé pour la créativité littéraire par l’Université Antioquia de Colombie. Ricardo a passé son été 2014 entre Bucarest, la Transylvanie et Rosia Montana. Nous l’avons rencontré pour parler de tout cela…

Café des Roumains : D’où est né votre intérêt pour la culture roumaine?
Ricardo Abdahllah : Quand je suis arrivé à Paris, la première amie que je me suis faite a été une Moldave – à l’époque je ne savais même pas situer la Moldavie sur une carte (rire). Mais c’est ma compagne roumaine qui m’a complètement initié à la culture roumaine par la suite. J’ai d’abord découvert le cinéma roumain, que j’apprécie beaucoup. Le premier film roumain que j’ai regardé a été “Restul e tacere” de Nae Caramfil, mais mon réalisateur préféré est Cristi Puiu. J’ai eu l’occasion de le rencontrer, ici et à Bucarest, j’aime bien son éthique de travail – c’est un perfectionniste, il aime prendre des risques et faire ce qui lui plaît. Les échanges que nous avons eus m’ont aidé aussi dans mon travail. J’aime également Mungiu et Cristian Nemescu, qui est malheureusement décédé très jeune (ndlr C. Nemescu est mort en 2006 dans un accident de voiture à Bucarest).

J’avais fait un article très long sur le cinéma roumain, que je n’ai pas encore publié. J’ai donc rencontré les réalisateurs jeunes, de la “nouvelle vague”, ainsi que Sergiu Nicolaescu (ndlr réalisateur célèbre pendant la période communiste en Roumanie). C’était un personnage assez difficile, il n’aimait pas l’expérimentation, les films d’auteur… seulement les grands films de guerre, où il pouvait utiliser l’armée. C’était intéressant de connaître son avis sur les jeunes réalisateurs ayant gagné tous les prix qu’il n’a jamais gagnés.

« Marilena de la P7 », dernier film réalisé par Cristian Nemescu

Café des Roumains : Quel est votre regard sur la littérature roumaine ?
Ricardo Abdahllah : J’aime lire en roumain, même si ça me prend beaucoup plus de temps. Il y a les classiques – Cioran, Ionesco, Eliade – et puis j’ai découvert il y a quelques années la traduction de « Orbitor« , de Mircea Cartarescu, que j’ai appréciée énormément.

Il y a beaucoup d’humour dans les livres roumains, peut-être que c’est ce qui manque à la littérature française contemporaine. On est très solennel en France. L’image de l’écrivain est différente aussi – en France, c’est un vrai métier, alors qu’en Roumanie, la plupart des écrivains galèrent, ils sont aussi des traducteurs ou profs. L’avantage est qu’ils ne sont pas isolés, ils restent en contact avec le monde et cela donne une littérature intéressante, très fraîche, très jeune.

Café des Roumains : Vous êtes écrivain et vous travaillez comme journaliste en même temps. C’est un choix, cela vous permet de rester en contact avec le monde “réel” ?

 

Ricardo Abdahllah : Quand j’ai commencé à écrire, j’étais prof de littérature et journaliste. En Colombie on ne peut pas vivre de l’écriture. Aujourd’hui, le journalisme me permet de vivre, mais c’est aussi quelque chose qui me plaît. Je pense que même si je pouvais vivre de mes livres, je ne renoncerais pas au journalisme.

J’ai sorti mon premier livre vers l’âge de 20 ans – “Noche de quema”, un recueil de nouvelles très “sex, drugs et rock and roll”, ça me plaisait à l’époque (rire). C’est vrai que l’on écrit souvent sur ce que l’on vit, mais je pense que je mets toujours du temps avant de me lancer sur un nouveau thème. Par exemple, j’ai publié mes premières histoires sur la France, après y avoir séjourné plus de cinq ans. Dans “El sol es siempre igual”, mon livre sorti en 2013, je raconte des histoires qui se passent en Europe. L’une d’entre elles a lieu à Bucarest, dans l’appartement de trois étudiants latinos qui galèrent pour trouver du boulot. J’ai écrit une autre nouvelle publiée dans le magazine El Malpensante sur la victime d’un accident de route en Roumanie et qui est par la suite hospitalisée. J’avais visité la grande-mère de ma copine dans un hôpital en Roumanie, cela m’a beaucoup impressionné – les conditions assez dures, la précarité… je voulais rendre cette ambiance dans mon histoire.

 

Café des Roumains : Quelle est la situation de la population en Colombie actuellement ?

 

Ricardo Abdahllah : Ces derniers temps, on a connu le chômage, même si la situation n’est pas aussi désespérée qu’en Europe. Il y a beaucoup d’emplois improvisés en Colombie – ces gens n’ont pas un salaire fixe, mais se débrouillent. Je dirais que la moitié des personnes travaillent au noir. Pour ceux qui sont embauchés, il y a une vraie instabilité – que j’ai ressentie en Roumanie aussi – les offres de CDI sont de plus en plus rares. Du coup, pour les jeunes il est très difficile d’obtenir un crédit immobilier, acheter un logement…

Aux années ‘90, beaucoup de Colombiens qui avaient les moyens sont partis aux États-Unis. C’était une période très difficile, on ressentait la violence dans les villes, il y avait des bombes à Bogota, Medellin, des exécutions et enlèvements dans les rues… Aujourd’hui, la violence est moins présente dans les villes, du coup il y a moins de gens qui émigrent. Pourtant, il y a énormément de Colombiens qui vivent à l’étranger, l’argent qu’ils envoient au pays est la troisième source de revenu de l’État.

 

Café des Roumains : Pourquoi avez-vous quitté la Colombie et qu’est-ce qui vous manque le plus ici ?

Ricardo Abdahllah : Depuis toujours, j’ai eu cette envie de voyager. Je suis d’abord parti aux États-Unis, j’y ai passé un an. Ensuite, je suis venu à Paris, d’abord en tant que prof d’espagnol. En France, même avec très peu d’argent, tu arrives à te débrouiller. En revanche, à Bogota c’est très compliqué. Si tu n’as pas d’argent, tu n’arrives pas à t’en sortir et il n’y a pas vraiment de solidarité entre les gens. La famille me manque beaucoup, mais je ne pense pas que je retournerai vivre en Colombie. Le fait d’être immigré, cela t’apprend à vivre avec moins. A Paris, j’ai compris que je n’avais pas besoin d’énormément de choses. Je n’ai pas besoin de vivre dans un quatre pièces par exemple, je préfère voyager…

Quand tu vis à l’étranger, tu vois des choses sur ton pays, que tu n’allais pas remarquer en restant chez toi. Je dirais que je me suis réconcilié avec la Colombie en vivant en France. Avant, je ne voulais pas être un “vrai Colombien” – c’est-à-dire danser la salsa, écouter du reghetton… Je refusais un peu la “colombianité”, je voulais écouter la musique des États-Unis, écrire comme les auteurs américains… C’est en arrivant en France que je me suis rendu compte que je n’étais ni Américain, ni Français. Je peux m’inspirer de diverses cultures, mais au final je suis Colombien.

 

En tant que Latinos, nous aimons avoir une image de gens accueillants. Et à force de vouloir se forger cette réputation, on devient très accueillant – on est prêt à tout pour que les étrangers soient bien reçus en Colombie. De ce point de vue, Paris est différent – on est plus dans l’esprit “débrouille-toi !”. Pendant très longtemps, mes amis en France c’étaient des Colombiens et d’autres étrangers. Plus tard, je me suis fait des amis français, qui peuvent être très solidaires. Il y a énormément de Français qui ont beaucoup voyagé, qui sont très ouverts au monde, qui font du volontariat, participent à des manifs pour les droits des étrangers ou aident les sans-papiers. Ce ne sont pas eux les premiers que l’on croise en arrivant, mais bien une administration très compliquée… Ce qui me plaît en France c’est qu’il y a une ouverture sur le monde, on parle de ce qui se passe au Sahara occidental, ou de la situation des Kurdes, par exemple. En Colombie, je n’aurais jamais entendu parlé de ces questions. La société française est ouverte, même si tous les gens ne le sont pas.

 

Après, quand je vais en Roumanie, je me sens un peu comme chez moi : on peut parler facilement aux gens, les choses sont moins carrées qu’en France. Dans la campagne roumaine, on retrouve exactement les mêmes dynamiques qu’en Colombie, les mêmes rapports entre les gens. J’aime aussi Bucarest, on y ressent une force de la jeunesse, une énergie créatrice, qu’on ne retrouve même pas à Paris.

Café des Roumains : Vous avez suivi le mouvement pour Rosia Montana depuis le début des manifestations en septembre 2013, vous avez publié plusieurs articles sur le sujet dans El Espectador. La protection de l’environnement est un sujet qui vous touche particulièrement ?

 

Ricardo Abdahllah : Je me suis intéressé aux manifestations pour Rosia Montana parce que c’est un mouvement de protestation né dans un pays sans une vraie tradition de contestation. Après les événements de 1989, il n’y a pas eu de grandes manifestations en Roumanie, donc le mouvement Rosia Montana est intéressant aussi du point de vue politique. J’ai réussi à publier plusieurs articles dans El Espectador, sur les manifestations à Paris et ensuite sur Fan Fest, même si ce n’est pas un sujet dont on parle généralement en Colombie. En Amérique Latine, quand on dit Europe, on pense généralement à la France, à l’Espagne (pour les liens historiques), un peu au Royaume-Uni et ça s’arrête là. Dans la rubrique internationale de mon journal, il y a très peu d’informations sur l’Allemagne, la Belgique, encore moins sur l’Europe de l’Est. Dans les médias en Amérique Latine, on a tardé à parler de l’écologie, mais il y a une évolution dernièrement.

FANFEST

© Fân Fest 2014

En Colombie, nous avons la même problématique sur l’exploitation minière et j’ai essayé à chaque fois à dresser des parallèles dans mes articles entre ce qui a été fait à Rosia Montana et la situation à Santurbán – l’un des grands projets de mine en Colombie. Dans le cas particulier colombien, il y a un lien entre la possession de la terre, l’écologie et la violence de la Police ou bien des paramilitaires (qui travaillent pour les multinationales intéressées par ces exploitations). On a eu ce genre de problèmes également avec les projets d’exploitation de terre. Dans les villages où les gens refusaient de vendre, il y a eu deux ou trois assassinats et cela a été suffisant pour convaincre les autres de partir. A Santurbán et à Piedras, où la population s’est mobilisée contre les projets de mine, les leaders des mouvements ont été menacés de mort, la réponse de la Police a été très violente. Le gouvernement actuel a un discours assez ambivalent. D’un côté, on nous parle de la “locomotive minière” qui va “tirer le développement du pays”. De l’autre côté, sous la pression de la société civile, il y a eu une volonté pour protéger certaines espaces. A Piedras – région menacée par un projet de mine d’or – les villageois se sont organisés pour faire un référendum et ont voté contre l’exploitation. Cela a créé un précédent. Mais à côté de cet exemple de résistance qui a réussi, il y a eu des dizaines de mouvements qui ont échoué. Les régions où ont été réalisées des exploitations à court terme (sur quelques ans) sont maintenant touchées par une pauvreté extrême, il y a beaucoup de prostitution, d’alcoolisme. L’année prochaine j’aimerais retourner au Fan Fest à Rosia Montana et proposer de parler de ce qui se passe en Colombie.

 

Il y a un autre sujet qui me touche beaucoup à propos de la Roumanie et de la France – c’est la situation des Roms. C’est une communauté qui manque de représentation, j’ai l’impression qu’ils sont devenus la cause de tous les problèmes et se font abuser systématiquement. J’ai vu à Bucarest des Roms se faire refuser l’entrée dans des restaurants ou même dans le bus. Ça m’a énormément déçu. J’ai entendu aussi des Colombiens tenir des propos discriminatoires envers les Roms. Si nous, qui sommes traités de trafiquants partout dans le monde, qu’on nous tourne le dos à cause de ces clichés, on fait la même chose avec une autre communauté…c’est triste !

En Colombie il y a une petite communauté gitane, originaire d’Espagne, mais ils ne sont pas aussi visibles qu’en Europe. En revanche, il y a beaucoup de gens de la campagne qui viennent vivre dans les grandes villes, qui improvisent, cherchent dans les poubelles, dorment dans la rue, faute d’autres solutions. On fait le même genre de remarques pour eux que pour les Roms en Europe. C’est un problème 100% économique – une histoire de pauvreté – on ne peut pas l’aborder comme si c’était un problème de race. C’est absurde et dangereux !

Une fois par semaine, je passe voir les Roms à République et j’emmène les enfants roms à la bibliothèque. Ils sont très sages, ils lisent et certains arrivent à parler le français. Pour moi, l’espoir, c’est une nouvelle génération de Roms qui puissent aller à l’école et donner une voix à la communauté.

 

Café des Roumains : Quand sortira votre prochain livre ?

 

Ricardo Abdahllah : Au mois de novembre, il sera intégré à une collection sur les expériences des Colombiens qui vivent hors du pays. C’est un livre très personnel, j’y raconte vraiment ma vie à Paris. J’ai pris beaucoup de plaisir à l’écrire, c’est bien de mettre un peu en perspective ce que l’on a vécu. Le titre original est “Aquella famosa torre” (Cette tour célèbre) et ça ne parle pas de la Tour Eiffel.

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