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Mihai Gotiu : “La diaspora a mis la Roumanie sur la carte des mouvements civiques européens”

Il a choisi la voie du journalisme vers l’âge de 8 ans, grâce aux livres de Ioan Chirila, un fameux journaliste sportif roumain. Après des émissions sportives à la radio, des enquêtes économiques et reportages dans la presse écrite, il décide de se consacrer à l’affaire Rosia Montana et vient de sortir un premier livre qui retrace les dessous de ce scandale qui a réveillé en 2013 l’indignation de la société roumaine. A un an jour pour jour depuis le déclenchement de l’automne roumain – le plus grand mouvement civique en Roumanie depuis la chute du communisme – rencontre avec Mihai Gotiu.

 

Café des Roumains : Comment est né le livre Afacerea Rosia Montana ?

 

Mihai Gotiu : Au début, en 2002, je voulais écrire un roman de fiction sur la situation à Rosia Montana, partant de la question “Que se passe-t-il avec les personnes décédées dans un village qui est sur le point d’être déplacé ?”. Le titre initial du livre était Tombes en mouvement. A côté de l’intrigue policière, je voulais décrire la situation réelle à Rosia Montana, mais je me suis rendu compte qu’il y avait ce risque de ne plus délimiter la réalité de la fiction du roman (par exemple, à Rosia Montana il y a un réel trafic de tombes et de morts). La guerre psychologique à laquelle les villageois ont été soumis était très compliquée à relater dans un roman de fiction. En 2010, j’ai décidé d’écrire ce livre avec une approche non-fictionnelle.

 

Café des Roumains : Vous enquêtez sur l’affaire Rosia Montana depuis le début des années 2000. Comment s’est déroulé cette longue investigation ?

 

Mihai Gotiu : J’ai publié plusieurs centaines d’articles au sujet de Rosia Montana. A partir de 2010, la tension a monté d’un cran : j’ai retrouvé ma voiture vandalisée à plusieurs reprises – les pneus crevés, les fenêtres cassées… A Rosia Montana il y a eu plusieurs cas d’agressions physiques de la part des employés de Gold Corporation, qui ont nécessité l’intervention des forces de l’ordre. Malgré les nombreuses caméras de surveillance installées et les dizaines de témoins, l’enquête de la police n’a pas abouti à l’identification des agresseurs. Depuis le début des manifestations en septembre 2013, j’ai reçu plusieurs amendes – que j’ai contestées – à Cluj j’ai été même poursuivi pour instigation, après avoir pris la parole pendant les manifestations. Ce sont des techniques d’intimidation, puisque les amendes sont systématiquement contestées et annulées.

 

A partir du 1er septembre 2013, plusieurs milliers de Roumains ont participé aux manifestations contre le projet minier

A partir du 1er septembre 2013, plusieurs milliers de Roumains ont participé aux manifestations contre le projet minier

 

Café des Roumains : L’automne roumain – vous vous attendiez à une telle mobilisation ou cela vous a pris par surprise ?

 

Mihai Gotiu : Dès 2007 j’avais écrit que le mouvement pour Rosia Montana allait devenir le plus grand mouvement civique en Roumanie et qu’il symbolisait la naissance d’une société civile forte. Les manifestations avaient débuté en janvier 2012, contre le gouvernement Boc et les politiques d’austérité – on était déjà arrivé à une culture de la résistance et un niveau de saturation sur le point d’exploser. A partir de mai 2013, quand le projet de Rosia Montana a été transféré au Ministère des grands projets, dirigé à l’époque par Dan Sova, j’ai noté de nombreuses réactions critiques et commentaires très irrités sur Facebook et dans le milieu online. Ensuite, le projet de loi émis par le gouvernement Ponta en juillet était juste hallucinant – il ne faisait qu’énumérer les lois bafouées par ce projet minier – les expropriations en faveur d’une entité privée, la protection des monuments historiques, des forêts, la législation des voies publiques, de l’eau, du code fiscal…

 

Café des Roumains : Quel a été le rôle de la diaspora dans cette lutte ?

 

Sous la pression des manifestations, le Parlement roumain a rejeté le projet minier à Rosia Montana le 3 juin dernier

Sous la pression des manifestations, le Parlement roumain a rejeté le projet minier à Rosia Montana le 3 juin dernier

Mihai Gotiu : La mobilisation de la diaspora a été la surprise la plus agréable pendant l’automne roumain – on a mis une forte pression au niveau politique avec les manifestations organisées dans les grandes capitales européennes. Cela donne beaucoup d’espoir sur l’implication de la diaspora dans d’autres causes – la lutte contre la fracturation hydraulique, contre le Tafta, pour le respect des droits citoyens, le droit à un environnement sain, le droit des communautés locales à décider de leur propre destin, les campagnes de sensibilisation et d’information sur ces luttes au niveau européen et les connections avec d’autres mouvements civiques du même genre. La diaspora a eu un rôle décisif pour placer la Roumanie sur la carte des mouvements civiques européens. Pour la première fois depuis très longtemps, il y a une synchronisation entre les thèmes de débat en Roumanie et ceux dans d’autres pays d’Europe. Je pense que cela aura un impact sur les mentalités des Roumains (malheureusement le discours culturel dominant est très néo-libéral et conservateur en ce moment en Roumanie). Les droits de la société civile sont extrêmement limités.

 

Café des Roumains : Quel a été le rôle de la presse dans l’affaire Rosia Montana ?

 

Mihai Gotiu : La grande majorité de la presse roumaine n’a fait que reprendre les communiques de la gendarmerie ou ceux de Gold Corporation. Par exemple, on a souvent détaillé les amendes infligées aux manifestants, sans aller jusqu’au bout avec l’histoire et préciser que ces amendes ont été contestées et annulées par la suite. Cela a eu le rôle d’intimider de nombreuses personnes, soit parce qu’elles n’étaient pas au courant que ces amendes étaient illégales, soit parce qu’elles n’avaient pas envie de se retrouver au tribunal pour les contester.

Cette partie de la presse a été complice aux agressions commises par les employés de Gold Corporation. Des militants pour Rosia Montana ont été menacés avec des couteaux par les employés de la multinationale – ce genre de sujets font généralement la une des journaux. Le fait que ces situations n’ont été que très peu médiatisées a déclenché des attitudes très violentes de la part des défenseurs du projet minier.

De l’autre cote, ActiveWatch a publié plusieurs rapports sur les abus à Rosia Montana depuis plusieurs années; dans Formula As il y a eu des articles dès 2002. On a traversé une période sinistre entre 2006 et 2011, avec un blocage total des articles sur ce sujet. Plus récemment, il y a eu de nombreuses publications dans la presse web, beaucoup plus ouverte au sujet Rosia Montana – dans Kamikaze, Vice, Cotidianul, TOTB, VoxPublica.

 

Café des Roumains : Vous êtes optimiste concernant l’avenir du journalisme ?

 

Mihai Gotiu : Il est évident qu’on a besoin d’un changement de paradigme. Je pense qu’il est nécessaire de renoncer à cette notion de neutralité de la presse, du moment où elle est utilisée pour censurer les opinions critiques et pour manipuler. Dans le cas de Rosia Montana, la multinationale a financé des ONG, des syndicats, des groupes d’experts, pour qu’ils soutiennent le projet minier et qu’ils transmettent ainsi l’idée que l’opinion publique y est favorable. La presse reprend ces messages comme s’ils venaient de personnes neutres ou pire, comme s’ils représentaient l’opinion publique des Roumains. C’est une méthode très dangereuse, une tentative d’influencer la décision politique. De même, la phrase récurrente des politiques roumains à ce sujet a été “laissons les spécialistes donner leur avis”. Cela fait partie de la même stratégie, puisque le projet minier avait été rejeté par les spécialistes depuis 2007. Dans ce contexte, l’honnêteté est préférable à une fausse neutralité.

Le journaliste doit arriver à comprendre pour qui il travaille : pour le gouvernement, pour une multinationale ou bien pour ceux qui n’ont pas la possibilité d’arriver à l’information et la vérifier. Il ne s’agit pas de retranscrire des communiqués de presse ou des déclarations officielles. Le journalisme commence au moment où on se consacre à vérifier ce qui est transmis sur ces supports officiels ou publicitaires. Pour cela, une prise de conscience de la part du public est évidemment nécessaire, pour que les gens comprennent qu’une information de qualité – reportage, enquête, analyse – ne peut pas être gratuite et qu’ils acceptent de soutenir les sites indépendants.

Afacerea Rosia Montana a obtenu le Prix CriticAtac, le Prix spécial du jury au Gala de l’industrie du livre en Roumanie et le Prix de l’Union des écrivains à Cluj

Afacerea Rosia Montana a obtenu le Prix CriticAtac, le Prix spécial du jury au Gala de l’industrie du livre en Roumanie et le Prix de l’Union des écrivains à Cluj

 

Cafe des Roumains : Quelles informations allons nous trouver dans Afacerea Rosia Montana ?

 

Mihai Gotiu : Comment ce genre d’affaire est montée bout par bout, le rôle des politiques, des lobbistes, des médias… Pourquoi ce projet minier est primitif et nocif de tous les points de vue. En réalité, on parle de deux projets différents – un qui a été déposé au Ministère de l’Environnement et qui a été rejeté par les experts; et un autre qui est présenté à l’opinion publique – avec des différences importantes concernant le nombre d’emploi créés, les résultats des études sur l’impact sur l’environnement, les fonds disponibles…. La meilleure question est “quelles informations nous n’allons pas trouver dans le livre ?”. Il y aura probablement une suite, de plus en plus de personnes ont décidé d’en parler depuis septembre dernier et le début des manifestations.

 

Septembre 2013 : Manifestation de la communauté roumaine à Paris, siège de l’UNESCO

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