Dossiers

Saviana Stanescu : “C’est à New York que j’ai réellement saisi mon identité”

Dramaturge, poète, artiste, journaliste, professeure, ARTiviste, femme… Saviana Stanescu dégage une énergie créative et une soif de connaissance contagieuses. Originaire de Bucarest et basée à New York depuis 2001, l’écrivaine d’origine aroumaine (minorité ethnique des Balkans) était dans la capitale pour une conférence-lecture autobiographique organisée à la Sorbonne. Du Centre Pompidou et son Atelier Brancusi, jusqu’au Théâtre de la Huchette au cœur du Quartier Latin, nous avons arpenté les ruelles du vieux Paris en quête de convergences, de repères et d’inspiration. Rencontre.

saviana

Café des Roumains : Vous êtes de passage à Paris… Quelles sont vos premières impressions ?

Saviana Stanescu : Paris a son charme et des lumières incroyables en cette période. Mais au delà de ça, c’est une ville très importante pour moi – c’est ici que j’ai débuté comme dramaturge. A partir de 1994, j’avais commencé à publier plusieurs volumes de poésie en Roumanie, dont Proscrisa, long poème dramatique qui a été traduit en anglais et français. En 1998, j’ai été sélectionnée pour participer au Festival du monde entier, au Théâtre Gérard Philipe de Saint Denis. C’était ma première expérience en Occident : on m’a invité ici et on a commencé à me présenter comme “dramaturge”, alors que moi je me disais poète. J’ai ainsi commencé à croire que j’étais dramaturge (rire). L’année suivante je suis partie en Allemagne pour étudier l’écriture dramatique et c’est là que j’ai écrit ma première pièce en anglais – Compte à rebours. En 2001, la pièce a été traduite en français et je suis très contente qu’elle soit jouée encore aujourd’hui à Paris (ndle Une lecture de Compte à rebours a été organisée la semaine dernière par le Collectif Maquis’Arts). J’espère que le public français découvrira aussi mes pièces américaines.

 

Café des Roumains : Sur votre site vous dites être “née à Bucarest sous Ceausescu, et née une seconde fois à New York”. Pourquoi New York ?

Saviana Stanescu : En 2001 j’ai obtenu une bourse Fulbright et puisque j’avais cette soif de connaissance j’ai décidé de faire un master en études théâtrales à l’Université de New York. J’y suis arrivée une semaine avant les attentats du 11 septembre. Ça a été impressionnant de voir comment l’ambiance a complètement changé tout de suite après, tout le monde a commencé à se sentir solidaire avec tout le monde, parce qu’on avait été là quand les attentats ont eu lieu. J’ai fait un projet photographique autour du drapeau américain et son omniprésence dans les espaces publics après le 11 septembre. L’exposition a attiré l’attention et on m’a proposé une résidence avec Richard Schechner, ensuite une bourse pour faire un deuxième master… Aux États-Unis, les années d’études sont très intenses, c’est à ce moment-là que les nouveaux talents sont découverts et les spécialistes y font très attention. De projet en projet, j’y suis restée et suis devenue professeure à l’Université de New York.

Ma famille et les Etats-Unis, c’est une longue histoire, ma grand-mère était citoyenne américaine. Mais je n’ai jamais eu le rêve américain, j’ai toujours eu une personnalité rebelle. Aujourd’hui encore, je ne peux pas dire que je veux vivre aux États-Unis pour le reste de ma vie. Les choses ont changé maintenant, nous sommes tous des citoyens globaux : on travaille là où on en trouve et on vit là où on veut. C’est ça la beauté et la liberté du monde d’aujourd’hui !

 

Café des Roumains : L’immigration, les minorités, le féminisme sont parmi vos thèmes de prédilection. Quel est le message politique derrière vos pièces ?

Saviana Stanescu : La thématique féministe est très présente dès mes débuts comme poète en Roumanie. J’essayais de faire passer un message provocateur – dire que dans une société patriarcale comme la société roumaine il est extrêmement difficile pour une femme artiste d’être reconnue. Nous sommes toujours vouées à être des épouses, des femmes aux foyers, des muses… Il y a toujours cette image de l’homme créateur, entouré par des femmes qui le soutiennent. Le même problème demeure aux États-Unis, malgré le long combat mené par les féministes. Parmi les auteurs joués sur la scène américaine, seules 16% sont des femmes – le même pourcentage qu’il y a 50 ans. Où est le progrès ? Une étudiante en sociologie a mené récemment une recherche très intéressante. En envoyant une même pièce aux directeurs artistiques, une fois en tant qu’auteur homme et une fois en tant que femme, elle a reçu une réponse presque à chaque fois qu’elle utilisait la signature d’un homme (8 fois sur 10) et beaucoup moins en tant qu’auteure femme. Suite à ces résultats, une campagne a démarré aux États-Unis pour arriver à une parité des dramaturges joués d’ici 2020. En Roumanie, j’attends encore le moment où je recevrai le même accueil qui est réservé aux écrivains hommes.

 

Café des Roumains : Le thème de l’immigration, c’est en allant aux États-Unis que vous l’avez découvert ?

Saviana Stanescu : C’est à New York que j’ai réellement saisi mon identité roumaine. Le thème de l’immigration est très présent aux États-Unis, les communautés sont très importantes (la communauté latino, asiatique, musulmane…). Nous en tant que Roumains (ou Balkaniques) n’avons pas une communauté très soudée, il n’y a pas cet esprit de se rassembler. Je pense que les années de communisme ont laissé des traces et il semble encore difficile aux gens de se soutenir les uns les autres, d’avoir conscience de leur identité. Dans mes projets théâtraux, j’ai raconté les histoires de gens venus d’Europe de l’Est et d’Amérique latine, parce que ce sont les typologies que je comprends le mieux. J’essaie de parler des problèmes dans la vie des immigrés, en provoquant les stéréotypes qui les caractérisent. J’ai toujours aimé écrire sur des gens en marge de la société – des personnalités complexes, pleines d’imagination et de créativité, mais qui ont été abusées ou abandonnées par la société.

 

"Les histoires que j’ai créées sont profondément liées à ma propre expérience de vie"

« Les histoires que j’ai créées sont profondément liées à ma propre expérience de vie »

A Broadway et sur les grandes scènes newyorkaises on voit le même type de personnages depuis des dizaines d’années et l’intrigue tourne autour des drames de la famille américaine aisée. Leurs histoires sont passionnantes mais j’ai envie de voir d’autres gens sur la scène américaine. Dans “Aliens with extraordinary skills” mes personnages sont Nadia, un clown originaire de Moldavie, Borat qui vient de Russie, Lupita de la République dominicaine et Bob, un musicien américain qui peine à trouver sa place. Ils se retrouvent tous dans l’appartement de Lupita – c’est une sorte de Friends, mais avec plusieurs accents.

 

Café des Roumains : Avez-vous ressenti une pression forte pour être intégrée ou acceptée dans la société américaine ?

Saviana Stanescu : J’ai été profondément marquée par cette expérience de vivre entre deux cultures, de négocier en permanence entre les valeurs de celles-ci, d’essayer d’appartenir et de faire partie de la nouvelle culture, tout en luttant contre le stéréotype de l’immigré pauvre, qui travaille pour les futures générations. Non, aujourd’hui il y a aux États-Unis et ailleurs des immigrés qui travaillent pour eux mêmes, qui sont là pour montrer ce qu’ils peuvent en tant qu’artistes, professionnels et êtres humains. L’image de l’immigré commence à évoluer petit à petit.

 

Pour moi la pression a été moins importante parce que je suis arrivée à New York pour mes études et j’ai commencé à travailler directement avec des artistes américains. Je dirais que je suis un personnage un peu bizarre là-bas, puisque certains me voient comme une dramaturge américaine d’origine roumaine, d’autres comme une auteure européenne. Mais ce qui est très positif pour nous c’est la culture théâtrale à New York, qui est focalisée sur le texte nouveau. C’est ce qui nous inspire et nous pousse à écrire toujours quelque chose d’innovant. En Europe continentale, c’est esprit est beaucoup moins présent.

 

Café des Roumains : Comment avez-vous vécu ce passage du roumain vers l’anglais en tant que langue d’écriture ?

Saviana Stanescu : Pour moi le fait d’immigrer c’était justement ce passage vers une autre langue. Le langage est essentiel dans mes pièces, il a fallu non seulement que je maîtrise l’anglais, mais aussi que je sente cette langue, pour arriver à expérimenter et innover. C’était un long processus, pendant 4 ou 5 ans je découvrais tout le temps des nouveaux mots, je les notais, je regardais des films avec les sous-titres et essayais de surprendre le langage familier, les expressions. J’écoutais les gens dans la rue ou dans les cafés et notais toujours leur façon de parler. Mon grand combat a été d’habiter la langue anglaise. Pendant une longue période, je n’ai plus réussi à écrire en roumain. Je ne peux pas traduire mes pièces en roumain moi-même. Si j’écris en roumain, je réfléchis aussi en roumain et là c’est une nouvelle pièce qui ressort. Peut-être que maintenant j’ai besoin de renouer avec l’Europe, justement parce que je me suis stabilisée en anglais et que suis prête à revenir.

En 2009, Saviana a créé l’Association des artistes et étudiants étrangers à New York (IASNY) et organise tous les ans l’événement “New York with an accent”

En 2009, Saviana a créé l’Association des artistes et étudiants étrangers à New York (IASNY) et organise tous les ans l’événement “New York with an accent”

Café des Roumains : L’humour est une autre caractéristique de votre écriture…

Saviana Stanescu : L’humour joue un rôle très important pour arriver à faire passer des messages forts aux gens. Quelqu’un disait récemment, en parlant de mes pièces “on rigole, on rigole, on rigole et à un moment donné on sent quelque chose dans l’estomac – c’est la frappe”. C’est un peu mon style. Et puis c’est de l’humour noir – les influences balkaniques, du théâtre de l’absurde, mélangé maintenant avec le réalisme psychologique du théâtre américain.

 

Café des Roumains : Quels sont les auteurs que vous appréciez le plus?

"Depuis Eugène Ionesco, il n’y a pas eu de dramaturge européen qui soit joué sur les grandes scènes américaines"

« Depuis Eugène Ionesco, il n’y a pas eu de dramaturge européen qui soit joué sur les grandes scènes américaines »

Saviana Stanescu : Ionesco, Beckett, Eugene O’Neill, Tennessee Williams (il a une sensibilité poétique et comme moi, aime les marginaux), Irène Fornés. Le Britannique Caryl Churchill m’a inspiré au tout début, avec sa célèbre pièce Mad Forest, sur la Révolution roumaine. Mais je pense que le moment est venu pour que les écrivains de l’Est puissent raconter leurs propres histoires eux-mêmes. J’espère que la dichotomie est/ouest disparaîtra une fois pour toutes et que les auteurs de l’Est regagneront l’autorité et la légitimité de leurs histoires.

 

Café des Roumains : Quels sont vos prochains projets artistiques ?

Saviana Stanescu : Le 12 juillet nous avons la première de Aliens with extraordinary skills (Visa pour un clown, traduction en roumain) au théâtre Odéon de Bucarest, mise en scène par Alex Mihail. Je travaille en parallèle à une autre pièce, Useless, sur le trafic d’organes (traduction en roumain Organic). Elle sera présentée à New York le 15 août et cet automne à Bucarest au Théâtre National, par le jeune metteur en scène Andrei Baj. Je communique très bien avec cette nouvelle génération de metteurs en scène, très ouverts à de nouvelles formes d’interprétation et qui comprennent bien les réalités du monde global. Ce sont les gens avec qui je peux travailler.

A la rentrée, j’ai un nouveau projet sur la chute du mur de Berlin et sur les murs qui continuent à être dressés depuis. C’est une équipe internationale : je co-écris la pièce avec Anita Kirpalani, journaliste française d’origine indienne, le metteur en scène est un jeune d’Azerbaïdjan, la vidéo est réalisée par Cinti Ionescu. La première aura lieu le 9 novembre au théâtre La MaMa à New York.

encadre

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s