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Cristina Pop : « Depuis la crise de 2008, le thème de l’immigration a disparu du discours politique en Espagne »

Cristina Pop est une jeune journaliste roumaine basée à Madrid. A l’âge de 6 ans, elle quitte son Bucarest natal pour aller s’installer avec sa famille à Valence, dans l’est de l’Espagne. Elle enchaîne des études à Barcelone, une année Erasmus à Paris, des stages et collaborations avec l’AFP, la BBC ou El Pais. Aujourd’hui elle est de retour dans la capitale française et nous l’avons rencontrée pour parler de la diaspora roumaine, de la jeunesse espagnole, de l’Europe et des nouveaux médias. Un très riche échange mêlant la joie de vivre ibérique et la nostalgie des Balkans.

CristinaP

 

Café des Roumains : Quelle est la situation aujourd’hui en Espagne et comment se porte la jeunesse espagnole ?

 

Cristina Pop : Les choses restent très compliquées et notamment pour les jeunes. On entend souvent que plus de la moitié des jeunes Espagnols sont sans emploi et je peux le confirmer – la moitié de mes amis ne trouvent pas de travail, la plupart ont fait des études supérieures. Les offres et les salaires proposés sont souvent inacceptables et ne te permettent même pas de vivre, encore moins d’avoir des projets de vie, penser à acheter une maison ou avoir des enfants… Malgré cela, les Espagnols gardent toujours cette joie de vivre, ils se disent : “C’est pas grave, la crise passera…j’ai mes parents, ma famille…”. Ils sont aussi nombreux à partir chercher du travail à l’étranger.

 

Café des Roumains : Est-ce qu’il y a des initiatives innovantes des jeunes Espagnols, face à cette crise sur le marché du travail ?

 

Cristina Pop : A la différence de la jeunesse française, qui cherche généralement une stabilité dans l’emploi, en Espagne cela n’est plus possible et les gens en ont profité pour créer leurs propres structures ou développer des activités qui les passionnent. Pour une enquête que j’ai réalisée à ce sujet, j’ai interviewé une jeune femme espagnole : elle avait un Bac+5, travaillait dans un restaurant chinois les week-ends et avait créé une marque de vêtements pour enfants. C’est elle qui cousait les vêtements, qu’elle essayait de vendre par la suite sur Internet. Il y a beaucoup de créativité ! Les gens osent faire des choses qu’ils n’oseraient pas s’ils avaient un emploi stable.

 

Café des Roumains : Vous avez aussi fait un reportage sur la diaspora roumaine…

Cristina Pop : Oui, comme je travaillais dans la section locale d’un quotidien espagnol, j’ai décidé d’en profiter pour faire un article sur les Roumains de Madrid. Il y a toujours une communauté très importante en Espagne (800 000 sur tout le territoire et plus de 200 000 dans la capitale). Ils sont très bien intégrés – ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les autorités madrilènes. Les enfants roumains apprennent rapidement l’espagnol et s’adaptent facilement. Le travail est surtout féminin dernièrement – avec la crise dans l’immobilier, beaucoup de Roumains qui étaient dans le bâtiment ont perdu leur emploi.Ce sont donc les femmes qui apportent le salaire dans les familles touchées par ce phénomène. Elles exercent notamment dans le secteur de la propreté ou de la garde d’enfants ou de personnes âgées à domicile. Je ne vais pas nier et je le dis dans le reportage, il y a de la prostitution, des réseaux mafieux, de la mendicité. Mais la grande majorité de la communauté roumaine n’a rien à voir avec cela.

J’ai été rassurée de découvrir que la communauté était très bien intégrée. En 1992, quand je suis arrivée en Espagne, il n’y avait pas beaucoup d’immigrés, les gens ne connaissaient rien sur la Roumanie. Petit à petit, une vague importante a commencé à arriver – des gens qui cherchaient du travail – et une image plutôt négative s’est formée. On s’est fait traiter de voleurs de travail… (rire). Avec l’arrivée de la crise, ce sont les Espagnols qui doivent partir chercher un avenir meilleur à l’étranger. Maintenant ils se rendent compte que ce n’est pas aussi facile de laisser sa famille, ses amis pour un travail alimentaire à l’étranger, parce que dans ton propre pays tu n’en trouves pas. Au moins maintenant je peux leur expliquer.

 

Café des Roumains : Il y a eu aussi un ralentissement de l’immigration roumaine en Espagne ?

"J’ai été rassurée de découvrir que la communauté roumaine de Madrid était très bien intégrée"

« J’ai été rassurée de découvrir que la communauté roumaine de Madrid était très bien intégrée »

Cristina Pop : Il est vrai que depuis la crise, nous sommes passés d’un peu plus d’un million de Roumains dans la Péninsule, à 800 000 aujourd’hui (selon les chiffres officiels). Les gens qui s’étaient installés depuis longtemps en Espagne ne sont pas partis. Ils aiment le pays et sont restés malgré la crise.

 

Café des Roumains : Y a-t-il un débat politique autour de l’immigration en Espagne ?

Cristina Pop : Il y a eu un discours contre les immigrés avant la crise, même si l’immigration est assez récente en Espagne (nous sommes pratiquement la première génération). Mais depuis la crise de 2008, ce thème ne fait plus partie du discours des politiques. Il y a énormément d’autres sujets dans l’actualité – comme les expulsions – les gens se font virer de chez eux parce qu’ils n’arrivent plus à payer leurs crédits immobiliers. Rien à voir donc avec la France, où aujourd’hui les immigrés sont la cible du discours politique de l’extrême droite. Au contraire, sur la scène politique espagnole, ce sont des petits partis politiques de gauche qui ont commencé à monter. Les élections européennes ont donné un espoir, un souffle, parce qu’il y avait ce bipartisme (le PSOE – le parti socialiste et le PP – parti de droite) qui finalement n’apportait aucun changement depuis très longtemps. Ces deux grands partis traditionnels n’ont même pas eu la moitié des voix aux élections européennes. Ces résultats sont extrêmement positifs pour nous, même si on ne sait pas si la situation sera gérable avec une gauche divisée en autant de petits partis.

 

Café des Roumains : Qu’en est-il des manifestations des Indignés ?

 

Cristina Pop : Le mouvement des Indignés a été très émouvant, les jeunes en avaient marre justement de ce bipartisme. Aujourd’hui il y a toujours beaucoup de gens qui sortent dans la rue pour dénoncer la suppression d’aides sociales, les réductions budgétaires pour l’éducation, pour la santé… Mais l’esprit des manifestations n’est plus le même qu’au début. Si en 2011 les revendications étaient assez vagues, utopiques, aujourd’hui elles sont devenues plus concrètes. Par exemple, en ce moment, on parle beaucoup de la Troisième République, suite à l’abdication du roi Juan Carlos. Beaucoup d’Espagnols voient l’institution de la monarchie comme quelque chose d’archaïque. Le mouvement des Indignés a ouvert la porte pour ce genre de débats, pour que les gens sortent dans la rue et défendent leurs idées.

 

Café des Roumains : Quelle serait votre vision du journalisme de demain ?

 

Cristina Pop : On sait très bien que le journalisme traverse une crise importante depuis quelques années. En Espagne, le deuxième secteur le plus touché par la crise, après la construction, c’est le journalisme. Cela a conduit à la création de projets médias qui misent sur leur indépendance, comme Eldiario.es ou InfoLibre, partenaire de Mediapart. Ce sont des médias gérés par très peu de personnes, ils essaient de survivre en faisant des reportages de très bonne qualité. Je pense que l’avenir est dans le multimédias. Je défends le journalisme web et notamment le mélange des formats texte et vidéo, c’est ce que j’aime le plus. Maintenant la question est comment le rendre rentable ?

 

Café des Roumains : Quels sont vos futurs projets professionnels ?

 

Cristina Pop : Je rentrerai en Espagne une fois mon contrat à l’AFP terminé. J’aimerais bien pouvoir y rester, mais il s’avère très difficile pour le moment. Si je dois partir en Amérique Latine, aux États-Unis ou en Afrique, je ne dirais pas non, je ne me mets pas de barrières. Je suis prête à aller là où je trouverai du travail, parce que je ne me vois pas faire autre chose que du journalisme dans la vie. J’aime raconter les histoires des autres… que ce soit ici ou sur un autre continent.

 

Café des Roumains : Pour finir, vous avez un message à transmettre aux lecteurs du Café des Roumains ?

 

Cristina Pop : Oui, j’ai découvert le Café des Roumains alors que je travaillais à mon reportage sur les Roumains d’Espagne et j’en suis très contente. J’aimerais transmettre à vos lecteurs que même si les Roumains n’ont pas une bonne réputation aujourd’hui en France, cela n’a rien à voir avec la réalité. Parfois, pour s’intégrer, on se cache, mais on devrait être fiers de nos racines. Nous avons une culture très riche et je vous invite tous à la découvrir.

Propos recueillis par Fabien Carlat et Madalina Alexe

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