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Derrière les masques : Génération précaire, le combat des stagiaires

La France compte aujourd’hui 1,6 millions de stagiaires, contre 800 000 en 2006, selon les données du Conseil Économique Social et Environnemental (CESE). Un statut hautement précaire et qui ne bénéficiait d’aucune réglementation jusqu’il y a quelques années. Depuis sa création en 2005, le collectif Génération précaire milite pour défendre les droits des stagiaires et s’impose comme interlocuteur privilégié sur la question des stages. Le 12 juin prochain, une nouvelle loi soutenue par la gauche (socialistes, communistes, écologistes et membres du Rassemblement démocratique et social européen) et visant à encadrer le statut des stagiaires sera votée en Commission paritaire mixte.

Génération précaire

Flash-mob Génération précaire à Paris, la Défense

“Tout a commencé par l’appel à une grève des stagiaires, lancé par une professionnelle du secteur culturel – à 30 ans elle était à son huitième stage, se souvient Morgan, membre du collectif Génération précaire. A l’époque, le mouvement se voulait un lanceur d’alerte, pour que la question des stages soit reprise par les pouvoirs publiques, les syndicats ou partis politiques”. Neuf ans plus tard, Génération précaire a obtenu l’adoption de cinq lois pour l’encadrement des stages. La dernière, initiée par la députée socialiste Chynesse Khirouni, vient d’être votée par le Sénat le 15 mai. Le texte prévoit une augmentation de 20% de la gratification (de 436 à 523 euros dès le deuxième mois de stage), l’accès aux restaurants d’entreprise, aux tickets restaurants et au remboursement des frais de transport (y compris pour les stages de moins de deux mois), l’inscription des stagiaires dans le Registre unique du personnel, la possibilité pour un stagiaire qui est en abus de stage de porter le cas devant les tribunaux et d’obtenir une réponse très rapidement (sous un mois), ainsi que le respect d’un quota maximal (10%) de stagiaires par entreprise. Le vote définitif interviendra le 12 juin dans la Commission mixte paritaire.

 

La fête du millième stagiaire

 

De nombreuses PME et grandes entreprises ont fait appel à des stagiaires ces dernières années. Même si le statut de ceux-ci est la plupart du temps extrêmement précaire, certains employeurs organisent des fêtes ou communiquent dans la presse autour du nombre impressionnant de stagiaires qu’ils emploient : “Dans des secteurs tel que la publicité, le journalisme ou la culture, des structures peuvent fonctionner avec 100% de stagiaires. On a retrouvé des cas d’entreprises qui employaient deux salariés et 20 stagiaires, ou des PME de 50 salariés qui fêtaient leur millième stagiaire…”, précise Morgan de Génération précaire. A côté des revendications pour l’encadrement des stages, le collectif insiste sur la fonction pédagogique du dispositif : “On comprend bien qu’une entreprise ne peut pas former ses stagiaires si elle en a trois fois plus que ses employés. Nous sommes pour les stages, mais nous voulons de vrais stages, pas de faux emplois”.

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Sur la question des stages il y a une carence institutionnelle, nous sommes l’interlocuteur principal. Dès que quelqu’un a un problème de stage, il/elle nous contacte

Pour Mikaël Garnier Lavalley, actuel conseiller de Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des femmes, de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, le constat est évident : “Le destin que nous sommes en train de proposer aux jeunes générations est délicat et peut être dangereux pour le pacte social. Comment on pourrait dire aux nouvelles générations qui ont investi dans la formation qu’ils doivent être exploités et ne pourront pas avoir accès à un emploi stable ? C’est une responsabilité collective de proposer à ces jeunes de l’emploi, avec de vrais salaires. Il n’y a pas de raison que des jeunes vraiment qualifiés passent leur vie dans des stages”.

De nombreux stagiaires, très peu de chiffres

 

Génération précaire milite pour la création d’un Observatoire des stages et pour plus de transparence de la part des entreprises qui emploient des stagiaires : “On part du principe que le stage favorise l’insertion professionnelle, sauf qu’on n’a aucune étude là-dessus”, explique Morgan. Selon le Céreq (Centre d’études et de recherches sur les qualifications, ndlr), plus le stage est rémunéré, plus il bascule vers l’emploi”.

Seule structure mobilisée pour défendre les droits des stagiaires, Génération précaire est en contact avec les principaux acteurs des négociations pour l’amélioration de ce statut : partis politiques, syndicats (CGT, syndicats étudiants), Medef (représentant du patronat en France) : “La plupart du temps, les entreprises refusent de discuter avec nous. Elles n’osent pas jouer le jeu et dire combien de stagiaires elles ont. C’est un lobby qui freine la régulation des stages” lance Morgan. “Les entreprises ont compris l’intérêt des stages : entre payer un salarié environ 4 000 euros brut charges comprises et un stagiaire 436 euros, il y a une différence énorme”.

 

Stagiaire vs apprenti

 

Selon Morgan, une discrimination s’opère actuellement entre les apprentis, rémunérés selon le diplôme préparé et l’âge, et les stagiaires : “On peut faire une même école en alternance ou en stage. Cette discrimination au niveau de la rémunération n’a pas de sens ! On demande de calquer le régime du stagiaire sur celui de l’apprenti”.

 

Flash-mobs, communiqués de presse, marches, campagnes d’information… Depuis neuf ans, Génération précaire mène ce long combat sans trop d’alliés : “Personne n’a intérêt à légiférer les stages, estime Morgan. Pour l’Etat, un stagiaire, c’est un chômeur de moins. Pour les universités, les faux étudiants (inscrits à la fac pour avoir une convention de stage) constituent un vrai apport de financement. Pour les entreprises, c’est tout simplement une main d’oeuvre gratuite. Même les étudiants se méfiaient au début de l’encadrement des stages, par peur de ne plus en trouver et donc de ne plus valider leurs formations”.

Des collectifs inspirés de Génération précaire ont été créés au Royaume Uni, en Belgique, en Allemagne, Italie, Espagne ou Canada

Des collectifs inspirés de Génération précaire ont été créés au Royaume Uni, en Belgique, en Allemagne, Italie, Espagne ou Canada

Gratification des stages : une question d’égalité des chances

 

Pour Morgan, la gratification du travail fourni par les stagiaires doit rester le grand combat du collectif, ne serait-ce que pour assurer l’égalité des chances sur le marché du travail : “Imaginons que vous êtes en master de journalisme à Toulouse, vous voulez faire un stage dans une rédaction à Paris. Certaines familles pourront payer pour leurs enfants, d’autres non. A compétences et à formation égales, il y aura une discrimination en fonction des origines sociales. Alors que l’éducation n’a que pour but de mettre tout le monde au même niveau. Ce n’est pas acceptable !”

"Chaque année il y a des stagiaires qui meurent au travail, en absence de régulation du statut"

« Chaque année il y a des stagiaires qui meurent au travail, en absence de régulation du statut »

Les membres du collectif utilisent tous des pseudonymes et portent des masques lors des manifestations organisées. “Le masque symbolise la déshumanisation des personnes – on n’a pas de droits, donc pas d’identité. C’est aussi un moyen de protection des stagiaires qui témoignent. Le pseudo c’est pour montrer qu’il n’y a pas de hiérarchie chez Génération précaire : chacun peut tout faire”, explique Morgan, dont le pseudo fait référence au stagiaire mort à Bank of America en juillet 2012. 

 

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