Je suis Roumain (aussi)/Minorités

Médias et migrations : à qui la faute ?

Intitulée Le langage des médias sur les migrations, la conférence organisée ce jeudi 24 avril par la Fasti (Fédération des Associations de Solidarité avec les Travailleur-se-s Immigré-e-s) a mis sur le tapis un sujet d’actualité au niveau européen : l’utilisation des mots et des images qui désignent des personnes migrantes relève-t-elle d’un choix politique ou d’une approximation journalistique ? Accueilli par le Conseil régional d’Île-de-France, l’événement a réuni journalistes, intellectuels, représentants du monde associatif, personnes immigrées.

C’est Pierre Kanuty, conseiller régional d’Île-de-France qui a ouvert la balle, rappelant la volonté et l’importance donnée par le Conseil à l’intégration de diverses populations. Il déplore les expressions choquantes utilisées “par facilité ou par fainéantise” dans certains médias et estime que les politiques, à la place d’interroger ces concepts, choisissent de les subir. Pour Raphaëlle Moras, co-présidente de la Fasti, “on assiste depuis le début des années 2000 à une ultra-politisation du thème des migrants, qui sont devenus une catégorie à part, dont on doit se protéger…”.

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© Adrian Popescu

Mehdi Lallaoui, réalisateur et écrivain, fondateur de l’association “Au nom de la mémoire”, précise que l’expression “problème de l’immigration” est rentrée dans le vocabulaire des journalistes et des étudiants en école de journalisme. “Souvent, les mots que l’on entend dans les médias ne correspondent pas à la réalité. Pour parler de la Marche contre le racisme, par exemple, on préfère l’appeler la Marche des beurs”, rajoute-t-il. Le manque de diversité dans les rédactions et dans la grille programmes de France TV a également été évoquée : “Sur 70 programmes mensuels que produit France Télévisions, seul un concerne l’immigration. Aujourd’hui, dans les rédactions, on retrouve les mêmes qui faisaient la propagande du débat identitaire à l’époque Sarkozy”. Et de conclure “Quand je regarde la télévision, je vois une société à laquelle je n’appartiens pas. L’Etat est à l’image des télés et de ceux qui les dirigent”.

 

Concernant le langage utilisé dans l’espace public pour parler des migrations, Filippo Furri, doctorant en anthropologie, évoque le cas de l’Italie : “Débarquement, invasion, peur, extra-communautaire, ce sont les mots les plus utilisés par les officiels italiens. Depuis 30 ans qu’elle est devenue une terre d’immigration, l’Italie a un problème dans sa relation avec l’Autre”.

 

Comment parler autrement des migrations ? C’est Marianne Rigaux et Juan José Dorado qui ont témoigné de leurs expériences en tant que journalistes et reporters multimédia : “Quand on sort de l’école de journalisme, on n’est pas préparé à parler de l’immigration, avoue Juan José Dorado. En Espagne, ceux qui traitent les sujets liés à l’immigration sont les stagiaires ou les jeunes journalistes. Si l’histoire prend de l’ampleur, on la transfère au service politique, sécurité etc”. Basé à Paris depuis une trentaine d’années, Juan José explique que depuis le gouvernement Zapatero (2004), les médias ne parlent plus d’immigrés, mais d’Espagnols “résidant à l’étranger”. “Le terme immigré a des connotations que les politiques ne veulent pas toujours mettre en avant. J’essaie de ne pas utiliser le langage des politiques, même si ce n’est pas tout le temps évident”, avoue le correspondant espagnol.

“C’est un vrai combat avec les rédacteurs en chef, explique Marianne Rigaux, journaliste spécialiste de la Roumanie, auteure du webdocumentaire Stigmatisés. En France, on est autorisé à parler de la “délinquance roumaine”, mais pas de la “délinquance rom”, les statistiques ethniques étant interdites”. Elle rappelle le discours de Nicolas Sarkozy, prononcé à Grenoble en 2010 et qui stigmatisait ouvertement la communauté rom de France, ainsi que la blague douteuse de Nelson Montfort en duplex avec Roxana Maracineanu sur France 2 “Avec les Roumains il faut faire attention quand il s’agit d’argent”. “Il ne s’est jamais excusé”, insiste Marianne.

 

© Adrian Popescu

© Adrian Popescu

Cheveux grisonnés, attachés, Mohammed, responsable associatif, rappelle que les médias traditionnels sont détenus par de grands industriels et servent donc les intérêts de ceux-ci : “Pourquoi on parle tout le temps de clandestins et jamais de travailleurs non déclarés ?”. Une journaliste télé présente dans le public, cherchant à se défendre “On montre souvent du doigt les journalistes, mais ce sont d’abord les politiques qui propagent ce genre de discours. Ce sont eux qui ont le plus souvent accès à l’espace médiatique et qui communiquent directement avec le public”.

 

On se met d’accord pour conclure que la façon dont on parle de l’Autre est la responsabilité de tous : “Vous avez présenté Filippo Furri comme étant un anthropologue italien. Qu’est-ce que ça change ? Il aurait pu être suisse ou marocain… fustige une journaliste de France Culture, assise au fond de la salle. Je n’ai pas fait une école de journalisme par choix, par peur du formatage. Et ce formatage-là, je l’observe aujourd’hui dans les rédactions – on nous fait croire qu’on est une élite et qu’on sait”, conclut-elle, nous annonçant son prochain documentaire sur la radio française Les hommes aux semelles de vent.

 

Retrouvez le débat en ligne sur le site de Rosalux

 

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