Cultures du monde

“La petite communiste qui ne souriait jamais” de Lola Lafon

Le quatrième roman de l’écrivaine et chanteuse Lola Lafon sort le 8 janvier prochain, aux éditions Actes Sud. Gardant un lien fort avec la Roumanie, pays qu’elle connaît depuis les années 80, Lola Lafon explique le thème qui a inspiré son nouveau livre : le parcours de la sportive roumaine Nadia Comaneci – première gymnaste à avoir obtenu la note maximale de 10 aux Jeux olympiques de Montréal – symbole de la perfection pendant les années Ceausescu.

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Comment est née l’idée de ce roman?

Lola Lafon : J’ai longtemps été danseuse, c’était ma première vie. J’ai gardé une passion pour le mouvement, la danse, l’effort très précis. Je n’ai jamais été gymnaste mais ça m’a toujours fasciné. J’étais en Roumanie quand il y avait un culte autour de Nadia Comaneci. J’ai eu envie de faire quelque chose autour d’elle surtout au moment où j’ai commencé à faire des recherches. J’ai lu quelques années de L’Equipe, et d’autres publications. Je me suis rendu compte que c’était une histoire de corps. La petite fille magique de 1976 qui a été célébrée, adorée, idolâtrée, de manière un petit peu louche parfois… A l’époque, ils ne s’embarrassaient pas : « les petites cuisses, les petites fesses dans le justaucorps immaculé »… A partir du moment où elle est devenue une jeune femme, où elle a eu de la poitrine, il y a eu un backlash (retour de bâton, ndlr) monstrueux, une haine du corps phénoménale. J’ai décidé de faire le roman à partir du moment où j’ai trouvé le titre de Libé de son retour aux Jeux de Moscou en 1980, qui était : « La petite fille s’est muée en femme et la magie est tombée ». Quand j’ai trouvé ce truc, je me suis dit, ça m’intéresse de voir la mise à mort… A partir de là, je suis partie dans de longues recherches.

Dans vos chansons aussi, vous parlez de ce contrôle social sur le corps des femmes, des enfants…

Lola Lafon : Oui… Nadia Comaneci est l’instrument d’un régime, une arme… Il y a une partie américaine dans le roman, qui est son passage aux Etats-Unis. Elle est hyper maltraitée par les Américains. Elle se retrouve toujours entre deux régimes, entre le communisme et le capitalisme. Il n’y en a pas un qui trouve grâce à ses yeux, il n’y en a pas un qui l’a traitée mieux.

Cela correspond à ce que vous avez vécu, ce passage de l’Est à l’Ouest…

Lola Lafon : Non, parce que je ne suis pas du tout partie comme elle. En tout cas, à travers une figure unique, extraordinaire, c’est aussi un parcours de femme très banal. La petite fille magique et la jeune femme qui se casse la gueule à partir du moment où on peut la désirer, se l’échanger, la vendre, en faire un objet… C’est un truc que tout le monde a vécu, mais qui est décuplé pour elle car il y a les médias devant et les pouvoirs politiques autour.

En France comme en Roumanie, je ne suis pas vraiment « la politique », c’est du spectacle. Je m’intéresse aux petits mouvements, à ce qui se passe contre, ce qui se raconte… Je m’en fous de savoir qui est le ministre de quoi. J’ai l’impression qu’à Bucarest, pendant des années, et encore aujourd’hui, cela a été difficile de parler de gauche, d’avoir des idées de gauche … Tout de suite on a l’impression de revenir au communisme… A travers les luttes écologistes, contre l’exploitation du gaz de schiste, il se passe quelque chose d’intéressant. Il y a eu l’occupation des universités…

Revenons à la Roumanie que vous avez connue dans les années 80… Et à Ceaucescu ! Vous l’évoquez dans vos romans.

Lola Lafon : Il sera dans le prochain aussi !

Quelle est l’image vous gardez de ce monsieur ?

Lola Lafon : C’est drôle que vous disiez image car c’est vraiment ça. Évidemment, je ne l’ai pas connu (rires). Je me rappelle de ses discours et de sa voix, éraillée. Quand j’étais petite j’avais peur d’Elena (femme du dictateur Nicolae Ceausescu, ndlr) (rires). Il était omniprésent. Je ne pouvais pas allumer la télé, il y était tout le temps. C’était une thérapie anti-télé parfaite. Pour le roman qui va paraître bientôt, j’ai fait beaucoup de recherches, sur la Roumanie. L’équilibre était de tracer un portrait de la Roumanie des années 1980 qui soit à la fois réel (avec les décrets, tous les changements…) et à la fois je ne voulais pas faire un livre anti-communiste primaire, c’est-à-dire un truc qui donne à manger à toute l’imagerie du bloc gris, triste… C’était un équilibre assez ténu. C’est un peu comme mes amis et moi nous souvenons du passé : « C’est compliqué ». Oui, il y a eu des choses épouvantables. Mais pas tout le temps, il faut faire des séparations historiques : les premières années ne sont pas les dernières années, etc. Cela dépendait aussi d’où on habitait, habiter à la campagne n’était pas la même chose qu’habiter à Bucarest. Et je ne dis pas ça pour relativiser. L’idée n’est pas de dire « Mon Dieu c’était terrible », parce que ça, tout le monde est au courant.

Les insurrections sociales et écologiques en Roumanie vont-elles de pair avec l’insurrection des femmes ?

Lola Lafon : Non, pas forcément. Le communisme n’était pas mieux que le capitalisme pour les femmes. En parlant de la Roumanie justement, il y a eu l’interdiction de l’avortement. Ce sont les femmes qui ont vraiment morflé. On en parle très peu. Même les gens qui veulent dire beaucoup de mal de la Roumanie ne connaissent pas cette politique, que c’est un des pays qui a mené la pire des politiques natalistes, à l’image inverse des politiques antinatalistes en Chine. Je crois que le féminisme ne convient à aucun système politique. C’est un truc à arracher. Ça ne fait plaisir à aucun dominant d’abandonner sa place…

Il y a un mouvement féministe en Roumanie actuellement ?

Lola Lafon : Comme ici, il y a plusieurs féminismes. Il y a un féminisme mainstream, un féminisme d’Etat, et puis plein de petits groupes, des féministes Roms. Là aussi, quand j’ai parlé de féminisme avec des copines roumaines féministes, elles m’ont parlé de rencontres avec des féministes françaises, espagnoles… Un des premiers trucs qui est venu, c’est la sensation de mépris qu’elles avaient ressenti. Une ignorance, comme si certaines étaient arrivées en Roumanie pour leur expliquer la démocratie… Je suis consternée.

Propos recueillis par Madalina Alexe et Fabien Carlat

Image Gil Roy

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