Europe

Prostitution: la sénatrice Esther Benbassa contre « une énième pénalisation »

Pénaliser les clients des prostitué-e-s. La proposition de loi sera étudiée ce vendredi à l’Assemblée nationale. Le 6 novembre dernier, la sénatrice écologiste Esther Benbassa, opposée à une telle interdiction, organisait une conférence de presse au Sénat, avec des prostitué-e-s et des intellectuelles. L’équipe du Café des Roumains était présente.

C’est la sénatrice qui ouvre le bal par un mot d’introduction expliquant les raisons de son positionnement. « Ce qui m’intéresse, ce ne sont pas les clients », affirme-t-elle, en disant que son souci est bien plus pour les personnes prostituées elles-mêmes. Elle évoque le fait que la pénalisation des clients priverait les prostitué-e-s de revenu : « Ces personnes deviendront des chômeuses ! », tout en soulignant le paradoxe d’abolir le délit de racolage passif tout en pénalisant les clients : « Elles auront le droit de racoler, mais elles vont racoler quoi s’il n’y a pas de clients? ». Esther Benbassa a accompagné Najat Vallaud-Belkacem à Oslo, en Norvège, où les clients sont déjà pénalisés. En visite au local d’une association d’aide à la sortie de la prostitution, elle a demandé ce qui était fait si une femme étrangère sans-papiers venait les voir. « On appelle la police », lui a-t-on répondu. En Suède, si la prostitution de rue a disparu, elle s’est déplacée « dans des bordels flottants » dans les pays limitrophes non-prohibitionnistes. Mme Benbassa dénonce l’hypocrisie du projet de loi : « A ce moment-là il faudrait faire divorcer les femmes qui se marient avec des hommes par intérêt. Il y en a beaucoup. » Sourires dans la salle. Elle regrette « une énième pénalisation », tout en affirmant qu’elle n’est « pas pour la réglementation », autrement dit qu’elle s’oppose à une réouverture des maisons closes. Selon la sénatrice, la répression des clients éclatera les lieux de la prostitution, et les travailleuses du sexe seront éloignées les unes des autres : « Il y a une sororité entre les femmes qui sera réduite à néant. »

Yannick Ripa, historienne à l’Université Paris 8, est la première intervenante extérieure à s’exprimer. Elle rappelle notamment les propos misogynes de Parent du Châtelet sur les prostituées, décrites comme les « égoûts séminaux » de la société. Elle évoque également le fait que la Révolution industrielle a favorisé le développement de ce qu’on appelait alors « la traite des Blanches ». C’est au XIXe siècle que le « bordel » devient une institution de la « sociabilité masculine hétérosexuelle », qui sera attaquée par les premières abolitionnistes comme Josephine Butler.

La sociologue Françoise Gil dénonce la vision des abolitionnistes de l’association Le Nid : « Il faudrait apprendre à des femmes qu’elles sont victimes. Le Nid exerce une domination sur elles. » Elle dénonce également les chiffres du rapport de la députée (PS) Maud Olivier, qui lui paraissent fantaisistes.

Le Dr Jean-François Corty, directeur chargé des missions à Médecins du Monde, rappelle que pour « beaucoup de personnes », la prostitution est « un moyen de survie, la seule ressource existante ». Plutôt que de traiter cette question sous le seul angle des droits des femmes (le projet est porté par la Ministre chargée de ce dossier), il aurait plutôt fallu impliquer les Ministères de la Santé, du Travail et de l’Immigration puisque c’est une question « de santé publique, de précarité, de droits fondamentaux », selon le Dr Corty. Il ajoute que les personnes prostituées constituent « une population très hétérogène ». Il dénonce « le paradoxe de la bienveillance » de la pénalisation, un projet pavé de bonnes intentions mais d’une « naïveté délétère ».

Sarah-Marie Maffesoli, juriste au Strass, le Syndicat des travailleuses et travailleurs du sexe, décortique la proposition de loi de Maud Olivier et la compare à l’avis de la CNCDH sur le même sujet datant de décembre 2009. La juriste dénonce la durée des titres de séjours accordés aux personnes étrangères sans-papiers qui souhaiteraient sortir de la prostitution tout en dénonçant leur proxénète : « Un titre de séjour de six mois ! », s’indigne-t-elle. Au bout des six mois, c’est donc possiblement l’expulsion vers le pays d’origine. Elle dénonce aussi les conditions de précarité de ce programme de sortie de la prostitution pour les étrangères : « Elles auront droit à l’Allocation temporaire d’attente ! Au moins, la CNCDH recommandait le RSA ! » Un revenu faible, mais déjà plus élevé que l’ATA…

Gabrielle Partenza, prostituée à la retraite et présidente de l’association d’entraide Avec nos aînées, raconte avoir rencontré des femmes qui voulaient arrêter la prostitution. « Elles en ont le droit. Mais je n’ai rien à leur proposer. Avant on pouvait trouver du boulot», dit-elle en évoquant le fort taux de chômage du pays.
Thierry Shaffauser, membre du Strass et d’EELV, dénonce l’amalgame fait par le rapport Olivier entre « étrangères » et « victimes de la traite ». Il s’étonne aussi des conditions posées pour bénéficier des programmes d’aide à la sortie de la prostitution : « Si on est des victimes, pourquoi poser ces conditions ? » L’ancien acteur de films X propose d’autres solutions pour lutter contre le fait que certaines personnes se prostituent faute de mieux : « Pour lutter contre la prostitution étudiante, plutôt que de pénaliser les clients, il faut augmenter les bourses et les logements étudiants ». De même, pour les trans’, réformer l’accès au changement d’état-civil, puisque l’absence de papiers conforme au genre « limite leur accès au marché du travail classique ».

Dans la salle, une prostituée prend la parole de manière anonyme. Elle affirme préférer sa situation actuelle à celle d’employée dans la vente : « Avec le SMIC j’y arrivais pas. Et dans la boutique je devais fermer ma bouche devant la patronne. Dans ma voiture, c’est moi qui commande. Je refuse des clients si je veux. »
Anne Boucher, des Amis du Bus des Femmes, évoque « une alliance objective entre parlementaires et proxénètes ». Selon elle, la pénalisation des clients ne fera que renforcer le pouvoir des réseaux. Elle dénonce aussi la tendance, chez les abolitionnistes, « à nier la réalité de la prostitution masculine ».
Une autre prostituée qui souhaite garder l’anonymat raille la proposition de mettre à disposition un logement pour les personnes qui sortiront de la prostitution : « Nous avons déjà nos logements, on veut pas de vos logements ! »

Dans la salle feutrée du Sénat, aucune militante favorable à la pénalisation des clients de la prostitution n’avait fait le déplacement – ou du moins, aucune n’a pris la parole. A l’issue de la conférence, la sénatrice du Val-de-Marne a invité la salle à boire un verre dans une autre pièce du Palais du Luxembourg.

Texte Fabien Carlat Images Madalina Alexe

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