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Rencontre avec Patrick Mottard

 “J’ai beaucoup voyagé et j’ai toujours trouvé des pays qui étaient plus accueillants que la France, où les gens avaient une vision idéale de notre pays qui me troublait.”


Universitaire, homme politique et écrivain, Patrick Mottard est une figure de première ligne de la gauche niçoise. Fin connaisseur de la Roumanie, M. Mottard s’est exprimé sur la diaspora roumaine de France, l’histoire récente du pays et la culture roumaine contemporaine.

Patrick Mottard

Patrick Mottard


R : Au fil des années, vous avez fait plusieurs voyages en Roumanie, avant 1989 et après. Quels sont les endroits que vous avez visités ?

 P. M. : Je suis presque un citoyen roumain d’honneur, il y a 12 villes de Roumanie dans lesquelles j’ai dormi au moins une nuit : Satu Mare, Oradea, Arad, Timisoara, Craiova, Bucarest, Constanta, Mamaia, Brasov, Suceava, Bistrita, Turnu Severin et un village de la vallée de Jiu, là où il y a les mineurs, un petit village, je n’ai plus son nom en tête.

R : Vous avez vraiment fait le tour de la Roumanie !

P. M : Ça n’a pas été un seul tour, je suis allé en Roumanie six ou sept fois, au moins. De tous ces séjours-là, le plus emblématique reste Timisoara. C’est la première ville roumaine que j’aie connue sous le communisme, en 1973. Ensuite j’y suis retourné l’année de la révolution, en février ‘90. Nous sommes allées sur le charnier, le fameux vrai faux charnier, et nous avons vu aussi la maison du pasteur Tokies… On essayait de voir derrière les fenêtres, moi je prétends l’avoir vu, mais je n’ensuis pas très sûr. Et puis nous sommes allés à ce grand hôtel qui n’avait plus d’électricité à l’époque, donc c’était bizarre d’être dans des chambres avec un couvre-feu, c’était assez dantesque. Nous sommes retournés à Timisoara il y a quelques années, c’est vraiment la ville symbole pour moi de l’évolution de la Roumanie.


R. Il y a des choses que vous avez peut-être moins aimées ? Quelque chose qui vous a choqué ?

En Roumanie, lors de sa première visite

L’une des premières visites en Roumanie

P. M. Les villes sont – certaines d’entre elles – amochées par le régime communiste. Ne serait-ce que Bucarest, où on a détruit pas mal d’églises, heureusement comme il y en avait beaucoup il en reste beaucoup. Egalement, mais c’est propre à tous les pays de l’Europe de l’Est, les usines dans la campagne… Mais je n’ai plus d’élément négatif sur la Roumanie, à chaque voyage je trouve que c’est un pays qui s’européanise et qui tente à devenir ce qu’il serait devenu s’il n’y avait pas eu cette parenthèse communiste.


R: Enseignant à l’Université de Nice – Sophia Antipolis, vous faites partie des professeurs les plus appréciés et aimés par les étudiants, et plus particulièrement par les étudiants étrangers. Quel est votre « secret » ?

P. M. J’ai beaucoup de sympathie pour les étudiants étrangers en général, parce que ça part d’une mauvaise conscience. J’ai beaucoup voyagé et j’ai toujours trouvé des pays plus accueillants que la France (surtout les pays ex-communistes) et où les gens avaient une vision idéale de la France qui me surprenait. Ils s’imaginaient qu’ici il n’y avait que des gens comme Jean Paul Sartre et Brigitte Bardot, que des philosophes et des belles femmes. Il y a cette image, la France, patrie des droits de l’homme, accueillant l’étranger dans ses bras… Alors que les Français sont dans les faits plus réservés et ne s’intéressent pas souvent aux autres pays. Donc quand les étudiants étrangers viennent, j’ai la plus grande sympathie pour eux. C’est pour ça aussi que j’enseigne en Faculté de Lettres, plutôt qu’en Fac de Droit, il y a beaucoup d’étudiants étrangers.


R: Est-ce qu’il est difficile d’enseigner la culture française à des étrangers ?

P. M. Non, pas du tout, puisque, par définition, ils ont cette soif de découvrir, beaucoup plus, bien souvent, que les étudiants français. Quand je fais une démonstration politique ou historique sur la France dans un cours, je prends toujours la précaution de dire aux étudiants étrangers « Je vous prie de m’excuser, ça doit être difficile pour vous », mais je n’en pense pas un mot, je pense que c’est plus facile pour les étudiants étrangers qui, même s’ils partent parfois de zéro, ont la volonté de comprendre, alors que pour les étudiants français ce n’est pas toujours le cas.


R. Revenons à la diaspora roumaine de France. Depuis quelques années, la « délinquance roumaine » est devenue l’un des thèmes favoris des politiques et des médias traditionnels en France. Mais lorsqu’il s’agit de chiffres précis, les autorités ont du mal à faire le point. Les Roumains qui vivent ici légalement se sentent souvent discriminés et ont du mal à accepter ce statut de bouc émissaire qui leur a été infligé. En qualité d’homme politique, comment voyez-vous la situation ?

Avec Christiane Taubira, ministre de la Justice

Avec Christiane Taubira, ministre de la Justice

P.M. Sur ce sujet, je dirais qu’il y a deux phénomènes : il y a un premier phénomène qui est la délinquance de l’Est : la Mafia, la prostitution… Je ne sais pas en quelle mesure ça implique la Roumanie, on retrouve aussi bien des gens de Bosnie, des Balkans, que des Bulgares, des Albanais… Il y a aussi la Mafia italienne, la Mafia russe… Ce sont des phénomènes criminels, dus à des sociétés en mutation. D’ailleurs, ce n’est pas sur ce point, je crois, qu’on stigmatise la Roumanie. Par contre, il y a la question des Roms. C’est une question un peu difficile, dans la mesure où le sentiment du Français moyen est que, la Roumanie n’arrivant pas à intégrer sa communauté rom, elle se débarrasse de ce problème qu’elle n’arrive pas à résoudre sur son territoire, en utilisant les facilités mises à sa disposition par l’UE. Et puis se greffe aussi en France le discours et la position de Nicolas Sarkozy, qui a réagi très violemment sur la question rom. Le paradoxe est que le fait générateur était une bagarre généralisée dans une ville de France, mais ce n’était pas des Roms, c’était des gens du voyage français. Mais c’est pareil, en France on ne dira jamais que ces gens sont français, on dira que ce sont des gens du voyage. C’est un problème douloureux, qu’on ne peut pas complètement occulter, mais je pense qu’on gagnerait à expliquer que c’est un problème européen et que ce n’est pas simplement un problème roumain. La Roumanie prend en pleine face un problème, qui est réel, mais c’est elle qui en porte tout le poids. Je pense que les gouvernements des pays européens devraient travailler beaucoup plus ensemble pour trouver des solutions, c’est clair.

 

R: Et vous ne pensez pas que mettre sur le tapis le problème rom est aussi un moyen pour les hommes politiques de s’attirer des votes? Ça explose toujours, et pas seulement en France, dans une année électorale.

P.M. Effectivement, vous avez raison de parler de périodes qui précèdent les élections, le discours de Sarkozy sur les Roms était électoral et d’une mauvaise foi incroyable parce que c’était à la France de gérer ce problème des gens du voyage. En France il y a toujours eu ce courant de rejet de l’immigration, les Italiens étaient mal reçus, mais intégrés, les Portugais pareil, les Espagnols pareil, les Polonais etc. S’il y a beaucoup de Roumains qui viennent travailler en France, il y aura un phénomène de xénophobie, mais il va être suivi par l’intégration. Par contre, pour les populations arabes c’est encore plus dur : la xénophobie s’adresse non seulement aux Arabes de nationalité étrangère, mais aussi aux personnes musulmanes ou d’origine arabe de nationalité française.


R: Donc la solution, s’il y en a une…

 P.M. La solution sur le problème migratoire des Roms de nationalité roumaine, c’est qu’il faut impérativement qu’il y ait un accord, que le gouvernement roumain arrête de faire semblant de ne pas voir et que le gouvernement français arrête de faire de l’agitation. Il faudrait qu’il y ait un changement dans le comportement des deux côtés, même en Roumanie, j’ai constaté ce discours très raciste vis-à-vis des Roms. Il faut que tout ça change. Mais tout ça s’apaisera, je ne suis pas pessimiste.


R. : Pour changer un peu de registre : Vous êtes un cinéphile passionné, présent chaque année au Festival de Cannes. Avez-vous vu les films primés de Cristian Mungiu ? (4 mois, 3 semaines, 2 jours, Palme d’or en 2007, Au-delà des collines, Prix du Scénario et Prix d’interprétation féminine en 2012)

P.M. : J’estime que le film 4 mois, 3 semaines, 2 jours est un des films les plus terribles, mais les plus vrais sur le communisme. On a vraiment une œuvre qui est exceptionnelle, parce qu’elle montre jusqu’à quel point, paradoxalement, le communisme développait l’individualisme et la méfiance de l’autre. Ce film est très très dur, mais il est absolument remarquable, très bien joué et surtout très subtil. Ça va au-delà du régime policier, c’est la dictature des âmes. Le deuxième, Au-delà des collines, est un long-métrage auquel moi, personnellement, j’aurais remis la Palme d’Or. C’est un film qui a été très critiqué car il est très lent, mais c’est un film absolument remarquable. Là encore, il est subtil. Il dénonce un certain nombre d’exactions de l’église, y compris dans sa compromission avec le régime. Mais il n’y a pas d’outrance, ce n’est pas caricatural.

Au Festival de Cannes 2009, en compagnie de sa femme, Dominique Boy Mottard

Au Festival de Cannes 2009, en compagnie de sa femme, Dominique Boy Mottard


R. Pour finir, un petit mot pour l’équipe de Café des Roumains?

P.M. J’ai visité le site, je l’ai trouvé excellent. Il donne une image d’abord jeune de ce que la Roumanie a de meilleur. Il est culturel et veut préserver l’héritage roumain qu’il serait dommage de perdre. Sur Internet, on peut voir maintenant tout et n’importe quoi, mais le site Café des Roumains m’a l’air d’être vraiment de très bonne qualité. Et si l’idée est de donner une autre image de la Roumanie, c’est plutôt réussi !

 Propos recueillis par Angela Ilie Bednarovschi

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