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Remus Cernea : « Je garde la conviction que ni le projet minier à Rosia Montana, ni l’exploitation du gaz de schiste n’auront lieu en Roumanie »

Remus Cernea est le député roumain qui sort de l’ordinaire. Il ne le fait pas exprès, il a juste l’impression que les choses ne vont pas dans la bonne direction et refuse de suivre  bêtement le mouvement. Militant fervent depuis les années 1990, pour des causes allant de la protection des droits de l’homme, à celle de l’environnement ou au soutien d’une société laïque, le leader des Verts est aujourd’hui à l’initiative d’une proposition de loi pour introduire le partenariat civil en Roumanie. Notre rencontre avec Remus Cernea a été comme une bouffée d’air frais, dans un pays où le gouvernement désigne l’exploitation minière à base de cyanure comme une priorité nationale. Nous avons parlé politique, philosophie, activisme, écologie, féminisme, changement…

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Café des Roumains : Il y a des aspects de votre parcours qui pourraient être catalogués d’atypiques. Vous avez refusé de soutenir l’examen final pour l’obtention du diplôme universitaire, en 1997 vous vous êtes inscrit dans le parti de la minorité magyare de Roumanie (UDMR), alors que vous ne faites pas partie de cette minorité ethnique; sans parler du combat que vous menez pour la laïcité dans la société roumaine et pour la défense des droits de la communauté LGBT. Êtes-vous une personne rebelle ?

Remus Cernea : Au fil du temps, j’ai été amené à lutter pour mes propres libertés, face à diverses contraintes venant soit des préjugés de certains, soit de certaines règles que j’ai considérées injustes et que j’avais envie de changer. C’est justement parce que je me suis soucié du fond des choses et non pas de leur forme, que j’ai mené une vie en résonance avec mes valeurs et ma liberté de choix. Par exemple, j’ai fait des études de philosophie à l’Université de Bucarest, mais je n’ai jamais voulu avoir un diplôme à la fin, puisque j’ai suivi les cours par pur plaisir. Je trahirais ma passion si je demandais un certificat. Au delà des papiers, le plus important est ce qu’on est capable de faire. J’ai été rarement salarié, et pour des courtes périodes de temps, puisque j’ai passé ma vie à démarrer moi-même des projets, des affaires, des campagnes… Le plus important pour moi a toujours été d’être performant et de contribuer au changement des mentalités et des règles. Certains me considèrent un rebelle. Je le suis probablement, dans le sens où je ne me plie pas au modèle du politicien roumain actuel. Je ne suis certainement pas un rebelle sans cause, mais un qui assume des projets clairs et la promotion des valeurs essentielles pour une démocratie. Rousseau affirmait que l’homme est né libre et partout il est dans les fers. Le monde libre s’est construit, à l’époque moderne, à partir du mécontentement transformé en action, de ceux qui n’ont accepté les fers, ni pour eux-mêmes, ni pour leurs proches. Toutes mes actions publiques de ces 15 dernières années vont dans ce sens-là, y compris la lutte pour la séparation entre l’Etat et l’Eglise, ou bien le fait de m’inscrire en 1997, d’une manière symbolique, dans le parti magyar de Roumanie (UDMR), malgré ma nationalité roumaine, dans le but de montrer que nous avons besoin de créer des liens, d’encourager le dialogue et non pas le chauvinisme et l’intolérance.

Café des Roumains : Comment avez-vous développé cet intérêt pour des sujets tels que la laïcité, les droits des minorités… ?

Remus Cernea : Je pense qu’il est essentiel que nous, en tant que membres de la société civile, journalistes, politiques, suivions des valeurs morales, à travers notre façon d’interagir avec les autres. La laïcité est un cadre qui assure la liberté de conscience et de religion pour l’ensemble des citoyens, peu importe leur choix religieux. Si l’Etat n’est pas laïc, certains seront privilégiés, d’autres discriminés. En Roumanie, un sujet intensément débattu ces derniers mois (depuis que j’ai lancé la proposition pour le partenariat civil) est la discriminations des membres de la communauté LGBT. C’est un sujet extrêmement important, puisque l’on note encore des réactions homophobes, profondément immorales, à un haut niveau. Je crois fortement que ce sont des batailles qui doivent être menées, en ce qui concerne les droits de l’homme, l’environnement, ou les principes démocratiques, comme la laïcité. Lors des derniers débats au Parlement, concernant la nouvelle Constitution, j’ai demandé l’introduction du principe de laïcité dans la loi fondamentale.

Café des Roumains : Comment peut-on expliquer le conservatisme très présent dans la société roumaine contemporaine ?

Remus Cernea : La Roumanie est un pays avec un fort potentiel et avec des gens bien. En même temps, si l’on regarde l’histoire du pays, on voit bien qu’on a dû faire face à des conditions extrêmement dures. De 1938 et jusqu’en 1989, la Roumanie a traversé des périodes de dictatures personnelles, d’extrême droite ou des dictatures communistes. Cinquante ans après, il n’est pas évident de renforcer les racines de la démocratie. Le tissu de la démocratie doit être reconstruit, et cela se passe principalement au niveau de la conscience des gens. Les jeunes apportent un changement en Roumanie, on a besoin de changement au niveau politique également. Il y aura beaucoup de travail à faire, mais la lutte a commencé, c’est l’effet boule de neige.

Gay Pride à Bucarest, june 2013

Gay Pride à Bucarest, june 2013

Il est vrai qu’il y a un nombre assez important de Roumains qui montrent un comportement extrêmement conservateur, intolérant face à la diversité, agressif, en refusant le dialogue. Le maire de Constanta (ndlr Radu Mazare) a menacé de me casser les pieds, au moment où j’ai parlé d’une loi concernant le financement des cultes, d’après le modèle allemand. La réaction du maire Mazare ou celle du sénateur Puiu Hassoti (le leader des libéraux au Sénat roumain, qui a déclaré que les homosexuels étaient des “gens malades”) sont absolument regrettables et montrent un conservatisme mal compris, puisqu’il y a aussi un conservatisme honorable.

J’ai remarqué que la presse et l’opinion publique ont sanctionné assez fermement ce genre de réactions des politiques et je crois que dorénavant ils vont y réfléchir à deux fois avant de réitérer ce type de propos. Je pense que le débat qui a été lancé en Roumanie autour de la communauté LGBT a contribué à un changement de perception. J’attends de voir des sondages officiels sur le partenariat civil et sur la laïcité.

Café des Roumains : S’agirait-il également d’un problème de différence de mentalités entre les générations ?

Remus Cernea : Il s’agit d’un problème d’éducation et d’accès à l’information. Celui qui a la chance de connaître des points de vue différents, des modes de vie alternatifs, de comprendre que si quelqu’un a une vie privée, c’est son problème personnel, d’accepter des attitudes différentes sans marginalisation ou discrimination, cette personne-là sera tolérante, peu importe son âge, et elle pourra amener un changement dans la société. Beaucoup de jeunes roumains utilisent Internet, voyagent, entrent en contact avec des gens de milieux divers. Ils représentent un facteur de changement. La génération de ceux qui ont aujourd’hui la quarantaine constitue le moteur du changement, puisqu’ils ont commencé à intégrer les structures de l’Etat (Parlement, gouvernement, presse). Cette génération a une grande responsabilité en ce moment, j’espère qu’elle aura l’énergie nécessaire pour reformer la société roumaine. En même temps, l’expérience et la sagesse des plus anciens ne sont pas négligeables. A travers un dialogue basé sur le respect réciproque, nous pouvons avancer énormément.

Café des Roumains : Le passage du statut d’activiste dans la société civile à celui d’homme politique a représenté un compromis pour vous ?

Remus Cernea : Je suis un homme de la cité. J’ai milité dans la société civile pendant 12 ans, je me suis confronté au “système”. J’ai lutté contre les gouvernement Adrian Nastase, Calin Popescu Tariceanu, Emil Boc… J’ai organisé des manifestations, j’ai fait des procès, des prises de position. J’ai expérimenté cette lutte contre les abus du gouvernement et je me suis rendu compte que faire le pas vers la politique était une nécessité. Pendant des longues années, je n’ai pas su pour qui voter, je n’ai pas trouvé un parti, même pas un politique qui représente mes convictions. Cette situation m’a mis mal à l’aise. J’ai donc décidé de rentrer dans le monde politique et de promouvoir moi-même ces valeurs. Cela a représenté un pas important et je pense que la démocratie se construit sur des bons compromis. Dans une démocratie, on trouve des opinions diverses, des partis divers, mais nous devons établir un dialogue afin de trouver des points communs. La démocratie est basée sur ce dialogue.

La Roumanie est comme une navire avec plein de trous. En tant que membre de la société civile, on arrive à remplir les trous (par exemple, la campagne que j’ai menée en 2004-2005 pour sauver le Parc Carol, où le gouvernement voulait construire la Cathédrale Mantuirea Neamului, a été un succès ponctuel). Ce que les ONG font est très bien, mais nous avons besoin de décisions structurelles, qui sont politiques. Encore aujourd’hui, les ONG sont vues par les politiques roumains comme quelque chose qui doit être évité, combattu ou annexé. Nous avons encore du retard pour établir un dialogue entre la société civile et le milieu politique.

Manifestation contre l'exploitation du gaz de schise, à Vaslui (est de la Roumanie)

Manifestation contre l’exploitation du gaz de schiste en Roumanie

Café des Roumains : Comment croyez-vous que les choses vont évoluer à Rosia Montana, alors que le gouvernement semble accélérer les démarches afin de donner le feu vert à l’exploitation minière à base de cyanure dans la région ?

Remus Cernea : Dès que le gouvernement a annoncé qu’il autorisera l’exploration du gaz de schiste et qu’il envisage de soutenir le projet minier à base de cyanure à Rosia Montana, j’ai annoncé que j’allais quitter l’USL (ndlr Union Sociale Libérale, alliance entre plusieurs partis politiques, dont le Parti social-démocrate de gauche, et le Parti national-libéral de droite), et c’est ce que j’ai fait il y a quelques mois (je suis le seul membre du Parlement qui est parti volontairement du pouvoir dans l’opposition). Je pense que c’est une grave erreur de la part du gouvernement, de stopper les investissements dans les sources d’énergie renouvelables, bloquant ainsi les investisseurs. L’année dernière, les investissements étrangers en Roumanie ont dépassé 1 milliard d’euros, la moitié provenant du secteur des énergies renouvelables (environ 600 millions d’euros). Cette année, à cause du ministre Constantin Nita et de l’approche générale du gouvernement, ces investissements ont été bloqués. Par conséquent, les investissements étrangers lors des six premiers mois de 2013 ont chuté d’environ 50% (le pourcentage représenté par les sources d’énergie renouvelables). Insister sur l’exploitation intensive des ressources naturelles est une très mauvaise stratégie de la part du gouvernement roumain. Cela nuira profondément à l’environnement, ou plutôt nuirait, puisque je garde la conviction et l’espoir que ni le projet minier à Rosia Montana, ni l’exploitation du gaz de schiste n’auront lieu en Roumanie. Les citoyens, les ONG, ainsi que beaucoup de politiciens y seront opposés. Une dure bataille s’annonce dans les années qui viennent, mais je suis certain qu’à travers une bonne mobilisation, les citoyens vont arrêter ces abus du gouvernement.

Café des Roumains : Comment le Parti Vert va-t-il s’impliquer dans cette lutte contre les abus du gouvernement ?

Remus Cernea : Le Parti Vert va réitérer ses propositions pour la création d’emplois dans des domaines comme les sources d’énergie renouvelables, le développement des industries vertes, le recyclage des déchets, l’agriculture bio, l’administration rationnelle des ressources, des forêts. Nous espérons obtenir au moins un mandat aux élections européennes de l’année prochaine. Vu le nombre et la gravité des problèmes d’environnement, de droits de l’homme et de démocratie en Roumanie, il est essentiel qu’on ait au moins une voix des Verts au Parlement européen.

Café des Roumains : Vous êtes l’ambassadeur des minorités en Roumanie. Selon vous, quelle est l’approche correcte du statut des minorités ethniques (le modèle roumain, selon lequel les droits des minorités ethniques sont inscrits dans la Constitution, ou le modèle français, qui ne reconnaît pas les minorités ethniques) ?

Manifestation de soutien au mouvement Occupy Gezi

Manifestation de soutien au mouvement Occupy Gezi

Remus Cernea : La France est un symbole de la démocratie et elle l’a été pendant plus de 200 ans. Pourtant, en ce qui concerne les minorités ethniques, la France pourrait s’inspirer de ce qui se passe en Roumanie. Il y a des minorités nationales en France également, mais elles ne sont pas reconnues. Je pense que c’est une approche révolue, le principe d’Etat-nation est périmé. Les minorités doivent être reconnues, puisqu’elles représentent une richesse pour un pays. Faire semblant que les minorités n’existent pas est aujourd’hui une attitude bizarre. Si les gouvernements étaient plus détendus, les poussées de nationalisme disparaîtraient.

Café des Roumains : Y a-t-il un courant féministe important en Roumanie?

Remus Cernea : Il y a quelques associations féministes en Roumanie. J’ai étudié la philosophie féministe à l’université avec Mihaela Miroiu, une figure marquante du féminisme en Roumanie. Je suis moi-même féministe, puisque je considère que la femme ne doit en aucun cas être sous-estimée, discriminée.

Café des Roumains : C’est encore le cas dans la société roumaine ?

Remus Cernea : Oui, nous avons un niveau très élevé de violence domestique (plus de 50% des femmes ont été victimes d’un acte de violence dans la famille). Nous remarquons des nombreuses formes de comportement et d’attitude sexistes, y compris de la part des politiques. C’est le devoir des ONG, des journalistes et des politiciens de réagir face à ce genre de comportements.

Café des Roumains : Ne doivent-ils pas être sanctionnés par la loi aussi ?

Remus Cernea : Il y a le Conseil national pour combattre la discrimination (CNCD), qui peut sanctionner les déclarations homophobes ou sexistes. Il y a la loi pénale également. J’ai eu une intervention au Parlement au sujet de la chanteuse Alexandra Stan, violemment frappée par son manager. Je pense qu’un durcissement de la législation concernant la violence conjugale est nécessaire, en même temps on a besoin d’éducation. Les mesures punitives ne sont pas suffisantes. Dans les débats publics, nous avons besoin d’un discours décent de la part des politiques, des personnes publiques, des journalistes. Les accès violents de langage ou d’attitude doivent être immédiatement sanctionnés, car cela peut influencer les mentalités de beaucoup. Si nous restons sans réaction, nous allons nous retrouver petit à petit dans un monde inerte, où le mauvais goût, la violence, le manque de conscience civique, le manque de solidarité et l’agressivité seront monnaie courante.

Café des Roumains : Est-ce que les Roumains sont prêts à se mobiliser ?

Remus Cernea : Les Roumains ne sont pas tous pareils. Nous allons retrouver des jeunes blasés, qui semblent être épuisés et sans aucun espoir, ce qui est très inquiétant et injuste. D’autres ne se sentent pas du tout concernés par ce qui se passe autour d’eux. Mais il y a également beaucoup de jeunes et de personnes qui s’impliquent dans la société. Il n’est même pas nécessaire que ces forces de changement soient majoritaires. Si 10-15% des citoyens oeuvrent pour un changement, un pays peut se développer énormément.

Café des Roumains : Y a-t-il une unité entre les activistes ?

Remus Cernea : Pas forcément. L’unité se voit ponctuellement, pour certaines campagnes. Par exemple, Rosia Montana attire les activistes pour la protection de l’environnement, les droits de l’homme, les personnes intéressées par l’histoire, la nature, le droit à la propriété. Il y a des causes qui ont cette force de regrouper des gens très divers autour d’elles.

Café des Roumains : Vous allez participer aux élections présidentielles de 2014 ?

Remus Cernea : Oui ! Dans l’immédiat, l’objectif principal sont les élections européennes. Nous espérons attirer des gens impliqués, qui souhaitent lutter pour le respect des droits de l’homme, et qu’à la fin des cycles électoraux de 2014 et 2016, le Parti Vert deviendra une force politique en Roumanie.

Propos recueillis par Madalina Alexe

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