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Ada Solomon : la femme derrière la nouvelle vague du cinéma roumain

Calin Netzer, Radu Jude, Paul Negoescu, Constantin Popescu, Cristian Nemescu… Ada Solomon les connaît tous, pour avoir travaillé avec eux sur des projets cinématographiques reconnus à travers le monde. A la tête de Parada Film, Ada Solomon est la productrice de cinéma du moment. En recevant l’Ours d’Or à Berlin en février dernier, Ada avouait : “J’ai plus l’habitude de me battre, que de sortir gagnante”. Aujourd’hui, elle prépare avec l’équipe de Child’s Pose la course pour les Oscars de l’année prochaine. Entre Locarno et Douarnenez, nous avons rencontré Ada Solomon à Bucarest, sur la terasse du Musée du paysan roumain. Un très riche échange autour de ce que c’est d’être productrice de cinéma, dans le pays de la “Nouvelle vague”, et où le cinéma n’est pas vu comme une forme d’art.  

Café des Roumains : Child’s Pose, le long-métrage réalisé par Calin Netzer et qui a reçu l’Ours d’Or cette année à Berlin, est également la nomination de la Roumanie pour les Oscars 2014. Qu’est-ce que cette nomination signifie pour vous ?

Ada Solomon : Nous sommes évidemment très honorés et inquiets en même temps, cela représente une grande responsabilité. La promotion d’une production cinématographique devant le public américain, et surtout devant un public de spécialité, constitue une démarche totalement différente de tout ce que nous avons entrepris jusqu’à présent en Roumanie ou en Europe. C’est un autre monde, une autre façon de capter l’attention. Il s’agira d’une campagne de promotion et d’une stratégie complètement différentes de ce que nous avons fait jusqu’à maintenant. Avec l’équipe du film, nous allons participer à plusieurs événements internationaux, à commencer par le Festival de Film de Toronto, où Child’s Pose sera présenté en avant-première sur le continent nord-américain, les 5, 11, 12 et 13 septembre prochains.

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Café des Roumains : En mai dernier, vous étiez présente au Festival de Cannes, avec le court-métrage de Radu Jude “O umbra de nor”, sélectionné dans le cadre de la Quinzaine des Réalisateurs. Comment le film a-t-il été accueilli par le public français ?

Ada Solomon : Entrer dans la famille de la Quinzaine signifie une reconnaissance claire du potentiel du réalisateur. “O umbra de nor” est pour moi l’une des productions les plus accomplies de Radu Jude, un film d’une profondeur remarquable. C’est absolument impressionnant d’être à Cannes, de voir qu’en plein milieu de la journée et sous un soleil torride, les gens font la queue pendant une ou deux heures pour aller voir ton film, alors qu’ils ont le choix entre 28 autres projections simultanées.

La participation au Festival de Cannes a été une bonne occasion également pour commencer à préparer la prochaine production de Radu Jude – le long-métrage Aferim! Nous avons eu plusieurs rencontres avec des cinéastes français et nous espérons démarrer le projet en mars prochain.

Café des Roumains : Il s’agit d’un problème de financement ?

Ada Solomon : Oui, comme toujours. C’est un projet complexe, qui nécessite une préparation minutieuse. Aferim! est un film d’époque, l’action se passe dans la Roumanie d’il y a deux siècles. Nous attendons actuellement des réponses de nos partenaires de France, puisque nous avons un coproducteur français pour ce film (la société EZ Films et notre ami de longue date Elie Meirovitz). C’est une rencontre dans laquelle je mets beaucoup d’espoirs.

Café des Roumains : Le cinéma roumain, reconnu au niveau international, reste dans une situation de sous-financement et souffre, encore aujourd’hui, d’un manque de soutien logistique considérable, ainsi que d’une faible médiatisation en Roumanie. Comment peut-on expliquer cette situation ?

Depuis 2007, Ada Solomon organise le festival international de film Next, qui rend hommage aux cinéastes  Cristian Nemescu şi Andrei Toncu, tués dans un tragique accident de la route

Depuis 2007, Ada Solomon organise le festival international de film Next, qui rend hommage aux cinéastes Cristian Nemescu et Andrei Toncu, tués dans un tragique accident de la route

Ada Solomon : Le cinéma est une sorte de miroir de la personnalité, des centres d’intérêt et, implicitement, des racines de chaque cinéaste. Le cinéma a cette capacité extraordinaire de faire passer facilement un message et d’immerger le public dans la culture du réalisateur. Les films roumains, par excellence, parlent de la réalité actuelle en Roumanie. Malheureusement, cela n’est compris ni au niveau des institutions, ni au niveau de la perception du grand public. Il s’agit principalement d’un problème lié au manque d’éducation en ce qui concerne l’art, en ce qui concerne le cinéma dans les écoles. On ne parle même pas du modèle français, qui met l’accent sur le soutien de la culture nationale, avant tout, dans l’intérêt des citoyens. Cette approche manque terriblement en Roumanie, d’où le manque de compréhension du grand public. En ce qui concerne les institutions publiques, les choses sont encore plus compliquées, même si elles ont la même racine : un manque d’éducation et d’intérêt pour ce que la culture peut apporter à un pays.

Une autre différence profonde est la non assimilation du cinéma en tant que forme d’art. Le cinéma continue à être vu en Roumanie comme une industrie, et non pas un art. Or le cinéma qui est très visible aujourd’hui à travers le monde est bien le cinéma d’art. Les bénéfices apportés par un tel type de produit ne sont pas matériels dans l’immédiat, mais plutôt immatériels, au niveau de la perception, de la construction des mentalités. Changer cette façon de voir les choses est très compliqué.

Café des Roumains : Le gouvernement roumain a annoncé récemment qu’il était en train de réfléchir à un projet de loi, afin de soutenir le cinéma. Pour cela, ils ont demandé l’aide du CNC français. Selon vous, le modèle de financement existant en France est-il la meilleure solution pour le cinéma roumain ?

Ada Solomon : Oui, demander conseil au CNC français est une très bonne idée, mais elle doit se concrétiser aussi. Il y a un long travail à faire, les choses que nous recevons du CNC français doivent être comprises dans le contexte de la réalité roumaine, et assimilées. Le gouvernement affirme depuis quelque temps que le cinéma est une priorité, alors que ce qui s’est passé dernièrement ne le montre pas. La nouvelle loi de l’audiovisuel a complètement bouleversé une source de financement qui assurait environ 30% des fonds pour la cinématographie (ceux provenant de la publicité). Cette nouvelle loi n’est pas appliquée en ce moment, la taxe pour la cinématographie – qui devrait être payée soit par les agences de publicité, soit par les télévisions – n’est plus acquittée par personne.

Café des Roumains : Quelles sont les sources de financement alternatives qui existent en Roumanie ?

Ada Solomon : Il n’y en a pas ! Le cinéma ne vit plus des billets d’entrée depuis bien longtemps, la contribution des télévisions est insignifiante. La télé nationale contribue parce qu’elle est obligée par la loi. HBO Romania est le seul poste de télé commercial qui préachète des films roumains et coproduit des documentaires depuis plusieurs années.

Les films ne sont pas des produits de consommation strictement parlant (comme cela est le cas aux États-Unis), nous n’avons pas un public de cinéma en Roumanie et surtout nous n’avons pas un marché (le nombre de salles de cinéma en Roumanie ne dépasse pas 100). Un Roumain sur trois va au cinéma une fois par an, alors qu’un Français va au cinéma au moins 6 fois dans l’année. Je pense que nous assistons actuellement à une crise de surproduction. La capacité d’absorption du marché international ne peut plus suivre la production cinématographique. Pas plus de 250 films sont projetés au cinéma tous les ans, alors que l’on produit plus de 5 500 long-métrages en Europe, autres 5 000 aux États-Unis, sans compter l’Asie et les autres continents.

Café des Roumains : Nous avons vu récemment le long métrage de Paul Negoescu (Un mois en Thaïlande), qui apporte beaucoup de fraîcheur et une nouvelle approche, par rapport à ce que nous avons connu auparavant, de la part des réalisateurs roumains. Y a-t-il un tout nouveau courant dans le cinéma roumain ?

Ada Solomon : Les réalisateurs essaient des nouvelles formules, on ne peut pas rester figé dans un même style. Chaque cinéaste essaie de trouver sa propre voix, qui ait une identité. Je pense qu’on a besoin d’encore plus de comédie… Il y a toute une série de styles et de voix dont on a besoin et qui commencent à prendre forme.

Café des Roumains : Quel est votre film préféré ?

Ada Solomon : All That Jazz, de Bob Fosse, est un film auquel je suis très attachée, parce qu’il parle de la vie, la consommation, la dévotion, la relation avec la mort, parce que c’est un musical qui traite des situations extrêmes avec beaucoup d’humour.

Dans la cinématographie française : Les Quatre Cents Coups, de François Truffaut, et Caché, de Michael Haneke, une coproduction qui montre la richesse de la cinématographie européenne.

Café des Roumains : A l’occasion du festival Street Delivery, vous avez participé au projet Urasc (Je déteste), en affichant une pancarte sur laquelle on pouvait lire “l’hypocrisie, l’imposture, l’obstination”. Ce sont des attitudes auxquelles vous vous confrontez souvent dans la société roumaine ?

995831_343143359148424_1580382223_nAda Solomon : Oui, absolument ! Malheureusement… Principalement dans l’espace public. J’essaie de me protéger autant que je peux, mais il y a des moments où je ne peux pas le faire, à cause de mon métier et de mon positionnement actuel. J’essaie de vivre dans une sorte de tour d’ivoire (je ne sais pas si c’est bien ou pas) : je ne regarde pas la télé, je ne suis pas les confrontations politiques, je suis juste au courant de ce qui se passe (puisque cela peut influencer mes projets). A part ça, j’essaie de rester loin de tout, dans la mesure du possible.

Café des Roumains : Y a-t-il une solidarité entre les cinéastes ?

Ada Solomon : Bien sûr qu’il y en a, sauf qu’on n’est pas pris en compte. Dans le milieu, on sait très bien à quel point chacun d’entre nous est important. Nous sommes 10 à 15 personnes qui avons réussi à faire bouger les choses, à changer la perception sur le cinéma roumain. La solidarité existe, mais les choses dégénèrent parfois. Il s’agit peut-être d’un défaut professionnel des artistes qui doivent prendre des décisions individuellement, et n’arrivent pas à le faire ensemble.

Au niveau européen, la situation est encore plus intéressante et la solidarité encore plus forte. C’est triste, et fascinant en même temps, de voir qu’à l’étranger nous sommes plus soutenus et aidés par des gens qui n’ont aucun intérêt ou lien avec la cinématographie roumaine, et qui font beaucoup plus d’effort que les gens de Roumanie. C’est impressionnant, mais très frustrant en même temps.

Café des Roumains : Quels sont vos prochains projets cinématographiques ?

Ada Solomon : Le long-métrage Roxanne de Vali Hotea sera projeté en première au Festival de Locarno, et en avant-première en Roumanie, le 17 août, dans le cadre du Festival Anonimul. Pour 2014 et 2015, nous préparons deux projets de documentaires – Trading Germans, une coproduction Roumanie/Allemagne, réalisé par Razvan Georgescu, autour de la population allemande présente en Roumanie depuis plusieurs siècles, dont les membres ont été vendus à l’Etat allemand par le régime communiste. Le deuxième documentaire (“Distanta dintre mine si mine”) tracera l’histoire de l’extraordinaire artiste Nina Cassian. Le film sera réalisé par Mona Nicoara et c’est une coproduction Roumanie/US, avec la participation de HBO Europe.

Propos recueillis par Madalina Alexe

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