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Lola Lafon, son Eden à l’Est

Ecrivaine, compositrice, chanteuse, Lola Lafon est avant tout une femme engagée. Après une enfance passée dans la Roumanie communiste des années 80, Lola Lafon garde un fort lien d’attachement avec la culture roumaine contemporaine et avec Bucarest, sa ville de coeur. Nous avons rencontré Lola Lafon pour parler littérature, culture roumaine, mariage pour tous, lutte contre la xénophobie …

Café des Roumains : Une première question sur votre histoire personnelle avec la Roumanie. Comment vous êtes devenue aussi attachée à ce pays?

Lola Lafon : Je suis arrivée à l’âge de 3 ans et demi, et je suis restée jusqu’à 12 ans. C’est toute mon enfance. J’allais à l’école roumaine, donc le roumain était une de mes premières langues. L’attachement… Je ne sais pas si je suis objective, mais je trouve que c’est un pays envoûtant, au niveau de la culture, de la musique…

Café des Roumains : En revenant, étiez-vous choquée du changement par rapport aux années 1980 ?

Lola Lafon : C’est comme si j’avais repris une histoire… Pour moi le laps de temps où je ne suis pas allée en Roumanie a disparu. Je ne cherche pas le passé. Je suis passionnée par le présent de ce pays, de la ville. Mes amis m’emmènent dans les derniers cafés. Je ne me sens pas du tout nostalgique. Le présent est passionnant, et beaucoup plus qu’ici. Artistiquement, il y a le cinéma, évidemment. Mais ce que je vois de la vivacité de Bucarest, des lieux, des conversations… J’ai l’impression qu’ici… c’est l’Ouest décadent, c’est fini (rires) ! L’avenir est à l’Est… Bon, peut-être est-ce un peu exagéré…

Café des Roumains : Vous avez déclaré dans une interview que vous vous sentez partout une étrangère…

Lola Lafon : J’ai habité dans d’autres pays aussi, je viens d’une famille avec de multiples origines. Je suis étrangère dans le bon sens, j’ai l’impression de garder une distance avec la culture dans laquelle je suis… C’est probablement aussi pour cela que je suis attachée à la Roumanie… J’y ai vécu neuf de mes premières années, la langue roumaine, la manière de penser, d’interagir, me sont très familières… Si je devais me sentir ancrée quelque part, ce serait plus en Roumanie qu’ici… Ici ça reste un pays qui est venu après… Mais je trouve ça bien d’être étranger, même aux choses qu’on vit.

Café des Roumains : Vous avez récemment animé un atelier d’écriture à Bucarest, pouvez-vous nous en parler ?

Lola Lafon : C’était organisé par l’Institut français avec la librairie française Kyralina, un lieu ouvert par un jeune couple français… Quand ils m’ont proposé ça, j’en avais fait à Paris, dans un lycée, avec la Maison des écrivains… Mais là les gens avaient envie de venir ! ça a été un choc, et il y avait plutôt plus de Roumains que de Français, très jeunes… Le niveau des Roumaines (il y avait douze filles et deux garçons), pas que de la langue, mais le niveau littéraire… J’ai été obligée de retravailler mon programme le soir dans ma chambre. C’est un niveau dément, ils écrivent vraiment bien. On a fini par travailler autour de l’Est/Ouest, de Bucarest aussi… J’ai donné un extrait du roman à paraître, il fallait le continuer… On a fait une petite soirée à la fin où chacun, chacune a lu ses textes préférés.

Café des Roumains : Comment vous trouvez la culture contemporaine roumaine, et comment vous expliquez cette énergie à l’Est ?

601948_291014411044838_259044759_nLola Lafon : Je ne veux pas faire ce genre d’analyse, je ne suis pas critique d’art, c’est plutôt une sensation… Il y a moins de moyens, je pense au cinéma. Je sais que beaucoup de Roumains le trouvent misérabiliste, et je comprends pourquoi. C’est comme si c’était une vision de la Roumanie qui allait plaire ici parce qu’elle répond à pas mal de clichés, je pense au gros succès, Poziția copilului (1), avec le thème sur la corruption… En même temps, le manque de financements ramène à une importance sur le scénario, les dialogues… J’ai écouté des chansons très bien aussi… Et la littérature… Peut-être qu’il y a moins d’arrogance qu’ici… Et quand je vivais aux Etats-Unis c’était multiplié par un million. Il y a une sorte d’échelle d’arrogance… A l’Ouest, la sensation d’être dans un pays riche est importante, elle est en nous, on ne s’en rend même pas compte… C’est une conscience qui est là. Ce que je trouve un peu triste c’est qu’en Roumanie, c’est l’inverse, je ressens cette obsession que rien ne semble jamais bien… Il y a une forte auto-dépréciation… Les blagues roumaines concernent les Roumains alors que les Français ne se foutent pas de leur propre gueule, en général… J’ai l’impression qu’il y a une très mauvaise opinion des Roumains sur leur pays. Ici, l’arrogance occidentale tourne à vide… Quand on voit le racisme anti-Roumain qu’il y a en France, on peut imaginer que dans des milieux soi-disant bien, il y subsiste au moins un sentiment de supériorité, genre « les pauvres ! ». Personne ici ne connait absolument rien ni à la littérature, ni au théâtre roumain…

Café des Roumains : Il y a un manque de curiosité en France ?

Lola Lafon : Oui. Et il y a eu une telle instrumentalisation du Roumain et du Bulgare comme le nouveau pauvre, le nouvel envahisseur… C’est un truc très partagé, à gauche comme à droite… Les gens me disent « La Roumanie ? Ah oui ! Je me rappelle du procès de Ceaucescu ! »

Café des Roumains : Est-ce que vous subissez, par ricochet, ce mépris ?

Lola Lafon : Je subis les blagues débiles, oui, tout le temps. Ou les remarques du genre, quand je porte une robe à fleurs, genre achetée chez H&M « Oh ! C’est très joli ! Tu l’as achetée en Roumanie », du genre « elle porte des fleurs, c’est folklorique ! ». Mais de Claude Guéant à Hortefeux à maintenant Valls, qui est exactement le même… C’est un esprit qui a tellement pénétré la France que les gens sympas me font des blagues: « Ah tu vas faire le trottoir ! », « Ah avec toi je fais attention à mon portefeuille ! ».

Café des Roumains : Vous avez participé aux rassemblements pour le mariage pour tous ?

Lola Lafon : Oui, évidemment. Pendant les premières manifs, j’avais quelques problèmes, je me disais que moi je ne veux pas me marier, par exemple, et qu’il y a une sorte d’obligation à l’enfantement en France, qui n’est pas questionnée, quelque chose qui est très pesant. Après je me suis rendu compte que ce n’était pas du tout la question. J’aimerais bien qu’on débatte aussi de la notion de couple, de famille, comme lieu du grand bonheur, d’idéal à atteindre… Mais on en est pas là, il fallait d’abord passer cette loi… J’étais hyper-heureuse qu’elle passe. Je suis allée à toutes les manifs. Au moment où il y a eu les agressions homophobes, en tout cas celles dont on a parlé, j’étais renversée. Ce qui me préoccupe vraiment, c’est le fait que l’extrême droite reprenne la rue, l’espace. C’est quelque chose que je n’ai pas vu depuis… J’étais dans les mouvements antifa à la fin des années 1990, début des années 2000, ce n’était vraiment pas possible.

Café des Roumains : Dans vos romans (Une Fièvre impossible à négocier, 2003, De ça je me console, 2007 et Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce, 2011) on retrouve le thème de l’insurrection. Est-ce influencé par ce qui s’est passé en Roumanie et par la Révolution de 1989 ?

Lola Lafon : Je n’y étais pas, et je ne pense pas. C’est plutôt influencé par une histoire familiale et par mes choix politiques, qui font que je sais comment ça se passe d’avoir envie de s’engager physiquement, d’engager des choses autrement qu’intellectuellement… C’est vrai que j’ai un peu une fascination pour les époques insurrectionnelles. Et en même temps, je n’ai pas du tout une fascination pour Mai 68, par exemple. Peut-être parce que j’ai envie de demander : « Qu’est-ce qui nous en reste ? ».

Café des Roumains : Vous trouvez quand même qu’il y a des résistances en France ?

Lola Lafon : Oui, bien sûr, il y a des tas de trucs. Notre-Dame-des-Landes, c’est génial. Et le fait que les ZAD (2) puissent se multiplier, il y en a une autre à Avignon… Les milieux queer un peu plus offensifs je trouve ça hyper-intéressant, dans les manifs récentes il y avait des tracts vraiment bien.

Café des Roumains : Vous pensez allez vivre en Roumanie ?

Lola Lafon : Pourquoi pas… J’ai assisté à une remise des prix du milieu littéraire, j’aimerais bien y retourner pour faire un atelier d’écriture et publier un recueil… J’aime bien y aller et faire quelque chose d’intéressant – même si j’aime bien ne rien faire aussi.

Propos recueillis par Fabien Carlat et Madalina Alexe

Photos Gil Roy

(1) Film de Călin Peter Netzer, produit par Ada Solomon, primé de l’Ours d’Or à la Berlinale 2013. Titre anglophone: Child’s Pose.

(2) ZAD: Zone Autonome à Défendre.

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