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Sarah, la Roumaine de Tripoli

par Madalina Alexe / image Gil Roy

Née en Roumanie d’un père libanais et une mère roumaine, Sarah Taher vit en France depuis 2006. A 25 ans, elle a réalisé son premier court-métrage, “Ziad”, présenté à Cannes cette année. Amoureuse de sa culture maternelle, et notamment de la poésie roumaine, Sarah a tenu à nous dire « انا رومانية ايضآ (“je suis roumaine aussi”).

“Plus je vis en France, plus je me rends compte que je suis Roumaine”

“Plus je vis en France, plus je me rends compte que je suis Roumaine”

Le petit Liban de Roumanie

Sarah a vécu les premières années de sa vie à la campagne roumaine, dans le village de sa grand-mère, pas loin de Pitesti (dans le sud de la Roumanie) : “Les Français ne pourraient pas comprendre ce que c’était de vivre là-bas. Les gens ont un rapport particulier aux ancêtres, à la terre. Il y a une façon de vivre différente”.

Dans la vie de tous les jours, la famille Taher préférait ne pas attirer les regards circonspects : “On n’affichait pas trop nos origines arabes en Roumanie. C’est un pays assez fermé par rapport à l’immigration, même si à la base c’est très cosmopolite. En même temps, la communauté libanaise de Roumanie est assez fermée sur elle-même”.

Pitesti – Tripoli – Nice

A Nice, la jeune Sarah a éprouvé un sentiment de honte par rapport à ses origines : “Pour paraphraser Albert Camus – j’ai eu honte d’avoir eu honte”

En 2006, après avoir fini ses études secondaires à Tripoli, deuxième ville du Liban, Sarah a décidé de venir étudier en France : “Ma patrie, c’est la langue française, avoue Sarah. J’ai toujours lu en français, venir en France c’était la chose la plus évidente pour moi”. Elle débarque ainsi à Nice et entame des études de communication à l’Université Sophia Antipolis. Après 7 ans vécus en Roumanie et 11 autres au Liban, le changement de décor a été assez brutal pour Sarah : “J’ai été confrontée pour la première fois de ma vie à une honte par rapport à mes origines. J’avais le même accent que les prostituées qui déambulaient sur la Promenade des Anglais. J’avais l’impression que mon appartenance était une raison pour les gens de me rabaisser.

Prochaine destination : Paris

Passionnée par le septième art, Sarah décide de monter à la Capitale en 2009, poursuivre ses études dans le domaine du cinéma : “A Paris il y a plus d’ouverture à l’égard des minorités, des différentes communautés. C’est l’endroit où il faut être en tant qu’artiste”. L’origine (roumaine) de Sarah a été, à nouveau, le facteur déclencheur d’un sentiment d’incompréhension chez la jeune femme : “Quand la médiatisation autour des Roumains ou/et Roms s’est accentuée, j’ai été frappée par un sentiment d’injustice. Le Roumain était devenu le bouc émissaire des Français, les blagues faciles à la limite du racisme fusaient. J’ai senti qu’être Roumain et l’afficher était devenu subversif”. Mais à la différence de la période passée dans le sud de la France, à Paris Sarah a vu naître en elle un sentiment de révolte, voire de fierté : “C’était tellement révoltant de voir ce mépris envers les Roumains. Cela a renforcé mon identité – j’ai commencé à me sentir plus Roumaine. Être Roumaine était une façon d’affirmer ma différence, ma sensibilité”.

Le cinéma, une longue histoire d’amour

Tout juste diplômée en Cinéma et documentaire à l’École Pratique des Hautes Études de Nanterre, Sarah a réalisé son premier court-métrage, filmé au Liban et produit par le Grec (Groupe de Recherches et d’Essais Cinématographiques). “Ziad”, c’est l’histoire d’un jeune pêcheur un peu perdu, qui cherchait à échapper à sa condition sociale : “Avec mon petit ami, nous avons réalisé notre premier projet cinéma, avec une aide française. Nous sommes allés tourner à Tripoli, la ville où j’ai grandi”.

Très attachée à la culture roumaine, Sarah s’intéresse également au cinéma que l’on classifie encore de “nouvelle vague” : “Pour moi c’est très étonnant de voir comment les réalisateurs roumains arrivent à faire des chefs-d’œuvre, alors que niveau budget, c’est tellement difficile”. Présente au Festival de Cannes cette année, Sarah a profité de l’occasion pour échanger avec les jeunes réalisateurs venus de Roumanie : “Le pavillon roumain était bien mis en avant. J’ai rencontré des réalisateurs roumains qui cherchaient des producteurs, des collaborations en France”.

Roumaine, aussi

“Je vois souvent des gens déposer des fleurs à la statue du poet Mihai Eminescu (Paris 5ème). Ils lisent encore ses poèmes, pénètrent dans son monde féerique, proche de la nature”

J’ai les deux nationalités, roumaine et arabe, j’ai les deux mauvais côtés”, rigole Sarah, dans un square au Quartier Latin, à deux pas de la statue de Mihai Eminescu. Laquelle serait plus dure à assumer en France ? “Si les Arabes ont réussi à créer une communauté, à obtenir une certaine reconnaissance, pour les Roumains ce n’est pas encore le cas. Probablement par manque de solidarité”.

C’est la raison pour laquelle Sarah a pris l’initiative de participer au projet : “Je veux aider à combattre les clichés auxquels les gens s’accrochent, parce qu’ils ont besoin d’un bouc émissaire. Et je veux aussi dire aux Roumains de s’accrocher bien à leur identité, à leurs souvenirs, car c’est quelque chose d’irremplaçable”.

Tous les ans, Sarah retourne en Roumanie revoir sa famille : “Je me sens à chaque fois un peu dépaysée. Les gens sont plus directs qu’en France, plus eux-mêmes, du coup ils ont des rapports plus authentiques, plus personnels, en étant moins dans la convention”.

Pour l’avenir, ce n’est ni de Bucarest, ni de Tripoli dont rêve Sarah. C’est bien à Paris qu’elle envisage réaliser ses prochains projets cinématographiques : “J’y ai rencontré l’amour et réalisé mon premier court-métrage. La France m’a permis de me projeter dans l’avenir et de développer mes projets”.

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Une réflexion sur “Sarah, la Roumaine de Tripoli

  1. Apreciez enorm afirmatiile si concluziile acestei artiste si sunt cu adevărat mîndra ca a descoperit si înteles spiritul si sufletul românesc …cu duiosenia si lipsa de ipocrizie .
    In plus a afirmat un adevăr simțit de majoritatea românilor si nespus . Îți multumim Sarah

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