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Ovidiu, le guerrier bohème

par Madalina Alexe / image Gil Roy

Chef de projet média, photographe, consultant en projet européen, réalisateur de diaporamas sonores, volontaire dans l’associatif, pro de la cuisine indienne… Voici Ovidiu Tataru – l’esprit roumain et l’âme gitane – son histoire fascine, intrigue et apporte de l’espoir.

L’épisode Marseille

“En 2005, j’ai entamé une relation d’amitié et de fraternité avec une Française en Roumanie”, commence Ovidiu, en rangeant son chapeau parisien : “Au début, je n’étais pas attiré par l’idée de venir vivre en France. Je voulais rester changer la Roumanie”. Ovidiu arrive finalement à Marseille, en 2007, où il se lance dans un Master d’Etudes européennes à l’Université de Provence, après une licence en sciences politiques obtenue à Bucarest.

Le premier contact d’Ovidiu avec la France a eu lieu à Marseille

Le premier contact d’Ovidiu avec la France a eu lieu à Marseille

Il avait mis de grands espoirs dans le stage de fin d’études, effectué au sein d’un organisme d’aide à la coopération internationale : “Je me suis donné à fond pendant le stage et j’ai fini par recevoir une promesse d’embauche”. Un jour avant la fin du stage, Ovidiu et les autres stagiaires ont appris que les promesses d’embauche avaient été annulées : “Nous nous sommes rendu compte que les promesses d’embauche n’étaient qu’une manipulation des dirigeants de l’organisation. Ils avaient sorti cette histoire pour nous faire oublier le paiement des rémunérations, en retard de plusieurs mois”. Et les manœuvres ne se sont pas arrêtées là. Peu après cet incident, Ovidiu est convoqué à la police – l’un des dirigeants en question avait porté plainte contre lui : “Je me suis retrouvé pour la première fois à la police. Mon ancien maître de stage m’accusait d’avoir fait un mail trop agressif à son encontre. Je pense qu’en déposant cette plainte, il voulait anticiper une éventuelle plainte de notre part. J’étais stupéfait…”.

C’est à cette époque-là que sa compagne est tombée enceinte et Mara est née peu après la fin du stage : “Ça a été une période extrêmement tendue sur tous les plans”.

Paris : une mise en scène différente

A l’issue de ses études, Ovidiu monte à Paris, rejoindre sa compagne et leur fille. Il commence à travailler comme consultant en projets européens pour différentes associations. Chez Cafebabel (média européen participatif), il est chef de projet pendant deux ans et demi. Malgré une capacité à s’adapter rapidement à un nouvel environnement, Ovidiu a du mal à trouver sa place dans la capitale française : “C’est une ville pleine d’anachronismes,” estime-t-il, assis dans un square près du Canal Saint-Martin. Après avoir déroulé plusieurs projets média/reportages autour de la citoyenneté européenne au Danemark, Turquie, Croatie, Belgique, Pays-Bas, dans le cadre de ses missions avec Cafebabel, Ovidiu a encore du mal à se projeter dans l’avenir à Paris: “Je trouve que c’est une ville figée, trop traditionaliste, trop conformiste à mon goût”.

Cet état d’esprit serait-il, peut-être, influencé par ses mauvaises expériences en relation avec l’administration ? Dernière en date : Pôle emploi, qui, une fois de plus et en dépit de l’article 121-2 alinéa 5 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers, refusait de reconnaître les droits d’un citoyen roumain titulaire d’un diplôme de Master obtenu en France : “Ça a été une lutte continue pour obtenir mes droits de chômeur. Je suis tombé sur un agent de Pôle emploi qui, en réponse à mes lancements désespérés, se contentait de me répliquer “Est-ce que c’est mieux en Roumanie ? Le chômage fonctionne mieux là-bas ?”.

“Le système envers les étrangers est conçu d’une manière pour que cela décourage et c’est par sa façon de fonctionner qu’il devient raciste”

“Le système envers les étrangers est conçu d’une manière pour que cela décourage et c’est par sa façon de fonctionner qu’il devient raciste”

Au bout de trois mois et après avoir saisi le Médiateur de Pôle emploi, Ovidiu a compris qu’il devrait régler cette affaire par lui-même : “J’ai informé la directrice de l’agence que si mon cas n’était pas résolu dans les trois jours qui suivaient j’étais prêt à saisir la Halde (ndlr actuel Défenseur des droits). C’était quelques jours après qu’un Nantais s’est immolé devant Pôle emploi”.

L’histoire finit bien, cette fois-ci, Ovidiu reçoit ses indemnités, dont on l’avait privé pendant plus de trois mois, pour cause de mauvaise interprétation de la loi : “J’avais confiance dans le système français, j’attendais que la République s’empare de cette situation compliquée et qu’elle trouve une solution. Mais la République dormait”.

L’intégration des Roms – un défi européen

En 2009, Ovidiu a participé à un projet sur l’intégration des Roms, déroulé entre l’Italie et la Roumanie : “C’était un thème qui me tenait à coeur, ayant moi-même des origines gitanes. Chassés de partout, les Roms constituent de moins en moins une communauté ethnique. Aujourd’hui il s’agit plus d’une communauté économique”. La preuve : lors de ses missions d’interprétariat avec l’ONG Médecins du monde, Ovidiu a été reçu avec circonspection par les Roms de la région parisienne : “Je suis un étranger pour eux. Je vis dans un appartement, je suis “en règle”. Et le fait que je sois “en règle” n’est pas en règle pour eux”.

Pourtant, la chasse aux Roms n’est pas organisée de la même façon dans tous les pays européens, remarque Ovidiu : “Si les Italiens sont sortis avec des haches pour poursuivre les Roms dans les rues, en France c’est plus le système qui fait peur, avec les expulsions forcées opérées par les mairies ou les aides au retour volontaire, encore en place il y a quelques mois”.

“Attention aux pickpockets roumains”

L’un des souvenirs qui sont restés gravés dans l’esprit d’Ovidiu est ce panneau “Attention aux pickpockets roumains”, affiché il y a quelques temps sur les quais de Seine : “J’ai beaucoup d’amis français, je ne me suis jamais senti discriminé parce que je suis Roumain ou parce que j’ai des origines gitanes, mais quand on voit une chose pareille, on a la sensation que c’est le système qui alimente le racisme”.

C’est en effet le système qui a laissé un goût amer à Ovidiu, six ans après son arrivée en France : “L’administration française envers les étrangers est cruelle. Le système est conçu d’une manière pour que ça décourage et c’est par sa façon de fonctionner qu’il devient raciste”.

“En France, quand tu dis que tu es gitan, on te demande si tu sais jouer du violon. En revanche, si tu dis que tu es Roumain, on te demande si tu sais piquer des portefeuilles dans le métro”

“En France, quand tu dis que tu es gitan, on te demande si tu sais jouer du violon. En revanche, si tu dis que tu es Roumain, on te demande si tu sais piquer des portefeuilles dans le métro”

En 2010, une affiche siglée SNCF indiquait bien, dans un TER Midi-Pyrénées : « Ces dernières semaines des soucis ont été rencontrés avec des Roumains (…) Tous les faits de roumains doivent être signalés ». 

Ovidiu, pour sa part, avoue ne pas avoir retrouvé un esprit de solidarité parmi les Roumains vivant en France : “J’ai toujours eu l’impression que nous, les Roumains, avons tendance à nous éviter entre nous. Actuellement il n’y a pas une vraie communauté roumaine, mais juste des citoyens roumains qui vivent en France”.

Des belles batailles à venir

Depuis l’adolescence, Ovidiu a toujours travaillé dans le milieu associatif, que ce soit pour des ONG internationales ou des associations européennes. Il ne compte pas s’arrêter là : “Je vais toujours mener cette guerre, même si parfois j’ai l’impression que ce n’est pas en France que je dois me battre. Ma guerre est plutôt en Roumanie, mais ma fille, elle, est Française. Je vais donc continuer à piquer les boulots des Français pour une bonne période”.

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Une réflexion sur “Ovidiu, le guerrier bohème

  1. corrigendum 🙂 – for my rusty French

    Je partage les sentiments d’Ovidiu envers la vie des Roumains en France; j’y ai vécu pour peu de 2 ans en tant qu’étudiante pour le même master (salut, Ovidiu!). Etre étudiant roumain en France ce n’est pas aussi difficil à accomplir; mais s’insérer dans la vie professionnelle, ça c’est une toute autre chose et c’est là que les vrais problèmes de discrimination commencent.

    Moi, j’ai decidé vivre sur une île , mais presque tous mes amis roumains qui ont decidé rester en France se sont confrontés, tôt ou tard,avec une administration et système hostiles.

    Bon courage, Ovidiu!

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