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Andra et Carmen – sur les traces du peintre Tonitza

par Madalina Alexe

Andra Tonitza est franco-roumaine. Elle est arrivée en France en 1992, à l’âge de 5 ans. Depuis, elle vit cette séparation de son pays natal comme un déracinement et cherche sans cesse à renouer avec ses origines. Andra est la dernière descendante du peintre roumain Nicolae Tonitza.  

C’est devant l’Atelier Brancusi, à deux pas de son lieu de travail, en plein cœur de Paris, qu’Andra nous a donné rendez-vous

C’est devant l’Atelier Brancusi, à deux pas de son lieu de travail, en plein cœur de Paris, qu’Andra nous a donné rendez-vous

Une enfance en couleurs

Les premiers souvenirs d’Andra en France sont les nombreux dessins animés et la télévision en couleurs : “J’étais la plus grande fan du Club Dorothée, se rappelle Andra, cela m’a aidée aussi à apprendre le français. En Roumanie on n’avait que Sandy Bell et la télé en noir et blanc à cette époque là…”. Andra se souvient aussi qu’elle avait été impressionnée par les toits des maisons en France : “A Bucarest nous avons vécu dans un quartier d’immeubles à Vitan (ndlr sud-est de la capitale), explique Carmen Tonitza, la mère d’Andra. A Ferrières-en-Brie, notre premier domicile en France, elle a découvert un nouveau type d’architecture”.

Nicolae et Petru, les deux petits-fils du peintre Tonitza, sont arrivés en France en 1990, avec l’aide de leur mère Ileana : “C’est grâce à Eugène Ionesco, un ami de la famille, qu’Ileana (ma belle-mère) a obtenu l’asile politique en France et a pu nous aider la rejoindre” raconte Carmen.

Lorsque nous avons fait la demande pour obtenir les visas, j’ai été convoquée à l’Institut de la Construction de Bucarest. On m’a reproché de vouloir partir en France, alors que l’Etat avait investi en moi” se souvient Carmen. Le 21 décembre 1989, la famille Tonitza est allée récupérer ses visas au Consulat français. En sortant du consulat, ils ont croisé les premières voitures blindées sur le boulevard Magheru, dans le centre de Bucarest. La Révolution roumaine venait de commencer.

Si Nicolae et son frère Petru partent tout de suite après la chute de Ceausescu, rejoindre leur mère en France, Carmen décide de rester poursuivre ses études d’ingénieur à Bucarest : “C’était le désir ultime de mes parents. Ils ont été très déçus quand ils ont appris que nous allions quitter le pays. Les clichés véhiculés à cette époque-là sur l’Occident étaient les gens drogués et les sectes”. Ce n’est qu’en 1992 qu’Andra et sa mère quittent la Roumanie pour la France.

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“En 1993 je me suis rendu compte que la porte vers la Roumanie était fermée”

Tous les ans, les Tonitza retournaient en Roumanie revoir leurs proches. “Nous étions profondément attachés au pays, mais en 1993, lors du premier retour, je me suis rendu compte que la porte vers la Roumanie avait été fermée et que nous allions faire notre vie en France” se souvient Carmen. “En 1992, quand je suis partie, la Roumanie était un pays très intéressant, les choses bougeaient tellement, alors qu’en France c’était le calme total : pas de manifs, pas de minériades…”. La situation instable de la Roumanie, pays en pleine transition politique, ainsi que l’instabilité dans la région, avec la guerre en Yougoslavie, ont persuadé Carmen de renoncer à l’idée de retourner vivre dans son pays d’origine.

En France, Andra trouve assez facilement sa place et elle est bien accueillie à l’école : “Aux yeux des institutrices, elle était la poupée roumaine. Dans les années 90, les Roumains étaient très bien vus en France. Après la chute du communisme, les Français retrouvaient leurs affinités avec la Roumanie” explique Carmen.

Tout au long de son enfance, Andra est fascinée par les rituels et l’organisation des familles traditionnelles françaises : “J’adorais aller dîner dans les familles « normales » de mes copines d’école. Le petit-déjeuner en famille, c’était mon rêve absolu à l’époque”, se souvient Andra en rigolant. “Toutes les mamans de ses camarades aimaient bien l’inviter à la maison, parce qu’elle mangeait bien et on pouvait la montrer comme exemple aux autres enfants” rigole Carmen à son tour.

Andra… ça vient d’où ?

Juqu’à l’âge de 10 ans, Andra vit avec sa famille en région parisienne, assez éloignée du milieu artistique et cosmopolite de la capitale : “A l’école j’étais la seule étrangère. Une fois, j’ai réussi à surprendre tout le monde, quand le maître nous avait demandé quel était l’hymne français. Moi, qui n’était même pas Française à l’époque, j’ai été la seule à connaître la réponse. C’était mon premier moment de gloire”.

C’est en arrivant à Paris qu’Andra commence à se sentir Française… et Roumaine en même temps : “Mon prénom est assez original pour la France, alors on me demande tout le temps “d’où ça vient?”. Je dis tout de suite que je suis Roumaine. La plupart du temps je reçois une réponse troublée : “Ah bon, tu n’as pas l’air…”. Pétillante et pleine de vie, Andra trouve facilement les moyens de sortir de ce genre de situations : “Je suis habituée à la connerie des gens. Dans la famille, nous faisons beaucoup de l’autodérision. Alors, quand je rencontre quelqu’un pour la première fois, c’est moi qui fait une blague sur les Roumains. Cela me permet de détendre l’atmosphère et de me rendre compte si la personne vaut la peine que je lui parle”.

Le plus grand rêve d’Andra serait de faire connaître en France les célèbres portraits de Nicolae Tonitza

Le plus grand rêve d’Andra serait de faire connaître en France les célèbres portraits de Nicolae Tonitza

Sur les traces de l’arrière-grand-père

Même si très liée à ses origines roumaines, Andra a longtemps ignoré la résonance de son patronyme en Roumanie. C’est à travers ses études à l’ICART (Institut supérieur des carrières artistiques de Paris), et notamment grâce à son mémoire de recherche, qu’elle a découvert l’œuvre de Nicolae Tonitza et l’histoire de son arrière-grand-père : “Malgré le fait que je ne l’ai jamais rencontré, je me suis rendu compte que nous avons beaucoup de points en commun : sa pensée socialiste, son engagement envers les plus démunis, son amour pour les enfants”. Une phrase appartenant au peintre a marqué Andra et elle a tenu à nous la reproduire, car la phrase semblerait bien décrire les deux membres de la famille Tonitza : “J’ai très peu d’argent, mais je le dépense extrêmement vite; comme ça, j’ai l’impression que j’en ai énormément”.  

Aujourd’hui, Andra est la seule descendante directe du peintre Tonitza. Pourtant, elle n’a jamais vu les tableaux de son arrière-grand-père et ignore où une bonne partie de son œuvre se trouve actuellement : “C’est un combat que je vais mener tout au long de ma vie. Je ne peux pas accepter l’idée que mon patrimoine familial ne soit pas récupéré par la famille ou au moins par les institutions de l’Etat roumain. Tout ce que je veux c’est que l’on prenne soin de ces œuvres et qu’elles soient accessibles au public.” Passionnée par l’art, Andra travaille actuellement à mi-temps au Centre Georges-Pompidou. Son plus grand rêve serait de faire connaître les peintures de Nicolae Tonitza en France : “J’aimerais beaucoup organiser un jour des expositions Nicolae Tonitza à Paris et dans d’autres capitales européennes, établir des partenariats avec des musées en Roumanie et en Europe”.

Les toiles signées Tonitza se vendent actuellement en France à des prix allant de 13 à 26 000 euros. En 2011, le tableau In iatac a été vendu au prix de 290 000 euros, devenant la plus chère oeuvre acquise sur le marché de l’art roumain.

Jeune et engagée

Actuellement étudiante en Master de Construction européenne à l’Institut d’Etudes européennes de Paris 8, Andra est également engagée dans un autre projet qui lui tient à coeur : l’intégration de la communauté rom en Europe : “Les Roms me fascinent par leur côté rebelle, par la liberté qu’ils ont à ne pas prendre en considération la société dans laquelle ils vivent. Le fait que leur intégration n’a pas été possible depuis des siècles maintenant est quelque chose qui m’intrigue également”.

affiche_okubi2L’intérêt d’Andra pour la culture tzigane est venu assez spontanément : “J’ai une mère très ouverte d’esprit qui m’en a toujours parlé sans le moindre préjugé”. L’une des grandes passions d’Andra est la musique tzigane. Elle organise régulièrement des soirées intitulées “Les  Balkans à Paris”, où elle invite des musiciens roumains, certains découverts dans le métro parisien.

Menée par un sentiment de déracinement, Andra a tenu à emmener ses amis français en Roumanie et elle envisage d’aller y vivre un jour : “Tous mes amis ont adoré l’accueil et la générosité des gens en Roumanie, ils ont trouvé que c’était le seul pays européen où on se sentait vraiment dépaysé. Le mélange entre latins, balkaniques et slaves est très intéressant. Jusqu’à présent, je suis allée juste passer des vacances en Roumanie. Mais un jour j’aimerais aller y vivre, voir si la vie en vaut le coup aussi là-bas”.

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2 réflexions sur “Andra et Carmen – sur les traces du peintre Tonitza

  1. Pingback: Le RÉALD - Je suis Roumain (aussi).

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