Dossiers

Adela, la France malgré tout

par Madalina Alexe

Adela est jeune diplômée en gestion de projets. En 2009, elle a quitté Bucarest pour commencer une nouvelle vie à Paris, à côté de son compagnon français. Son parcours acharné fait la preuve d’une forte volonté de poursuivre son rêve.

La France idyllique

Nous avons retrouvé Adela au Jardin du Luxembourg, son endroit préféré dans Paris : “Joe Dassin, Le Jardin du Luxembourg, j’adorais cette chanson à l’époque du lycée, en classe de français intensif. Originaire d’Oradea (au nord de la Roumanie), Adela a étudié la langue et la littérature françaises, dans le cadre de la faculté de lettres modernes : “J’étais fascinée par ce pays. Pour moi, tout ce qui venait de France était le meilleur : ma musique préférée était la musique française, les films français étaient les meilleurs, ma voiture préférée était française”. Une fois le diplôme en poche, Adela décide de quitter sa ville natale et part découvrir l’effervescence et l’énergie de la capitale. Un an plus tard, elle est responsable logistique pour une PME à Bucarest : “J’étais indépendante du point de vue financier et je pouvais aussi soutenir ma famille. Mon travail était assez dynamique, avec beaucoup de responsabilités, et c’est ce que j’aimais le plus”. C’est pendant cette période-là qu’Adela rencontre son compagnon, expatrié français, employé par une multinationale française implantée à Bucarest. 

Le rêve tourne au cauchemar

Tout s’arrête en mai 2009, quand Adela prend la décision de renoncer à sa vie à Bucarest et suivre son conjoint à Paris : “Il m’avait donné le choix entre rester ensemble en Roumanie ou partir. La perspective d’aller vivre en France, le pays de mes rêves, a été plus forte que tout”. En arrivant à Paris, l’image idyllique de la France, qu’Adela gardait en tête depuis son enfance, a assez rapidement changé. Dynamique et entreprenante, la jeune femme a vite commencé à chercher du travail : “J’ai besoin de travailler, d’avoir une indépendance financière. C’est une question d’estime de soi. Très vite, Adela a eu la mauvaise surprise de constater que les ressortissants roumains n’étaient pas les bienvenus sur le marché du travail français. En effet, les Roumains et les Bulgares, citoyens européens depuis janvier 2007, restent soumis à l’obtention d’une carte de séjour et une autorisation de travail, s’ils souhaitent exercer une activité professionnelle en France. Pour Adela, la surprise fût encore plus grande d’apprendre que même pour être inscrite à Pôle emploi, en tant que demandeur d’emploi, elle avait besoin de ces documents : “Afin d’obtenir une carte de séjour, il faut d’abord avoir trouvé un emploi. Alors que pour être embauchée, les employeurs me demandent une carte de séjour. Mais si on a tout cela, il n’y a plus besoin de passer par Pôle Emploi. Je ne comprenais pas la logique…”.

“Si quelqu’un m’avait dit que j’allais passer quatre ans, peut-être plus, avant de retrouver un emploi, je pense que je n’aurais pas fait le choix de venir en France.”

“Si quelqu’un m’avait dit que j’allais passer quatre ans, peut-être plus, avant de retrouver un emploi, je pense que je n’aurais pas fait le choix de venir en France.”

Face à cette situation qui semblait sans issue, Adela trouve une solution : comme beaucoup de Roumains qui vivent en France, elle décide de reprendre ses études, dans le but d’obtenir un diplôme de Master, qui lui permettrait d’accéder au marché du travail français. En effet, la loi française stipule que les ressortissants roumains et bulgares titulaires d’un diplôme de Master obtenu en France peuvent travailler librement, sans titre de séjour ni autorisation de travail (article 121-2 alinéa 5 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers).


“Si vous ne pouvez pas faire la preuve de vos ressources, pour moi vous avez fait la manche sous un pont”

En tant qu’étudiante, Adela veut travailler à mi-temps, et pour cela un titre de séjour mention “étudiant” est nécessaire. Elle fait la demande auprès de la Préfecture de Créteil (94), mais, une fois de plus, la procédure s’avère fastidieuse. Lors d’un entretien avec le fonctionnaire en charge de son dossier, on lui explique : “Si vous ne pouvez pas faire la preuve de vos ressources, pour moi vous avez fait la manche sous un pont”. La phrase est choquante et laisse des traces dans la tête de la jeune femme. Mais le combat continue.

“J’enchaîne les visites à la DDTEFP (Direction Départementale du Travail, de l’Emploi et de la Formation Professionnelle), l’OFII (Office Français de l’Immigration et de l’Intégration), la Mairie du XIVeme. Je suis même allée voir une association de services sociaux pour m’aider dans mes démarches : ni l’assistante ni la directrice ne comprenaient rien de cette situation et ne pouvaient rien pour moi.”

“Quand je vais à la Préfecture, j’emmène toute ma vie avec moi. Nous, les Roumains, sommes toujours ceux avec une astérisque, les exceptions aux lois, et on doit souvent apprendre aux fonctionnaires leur métier. Le mot qui me vient en tête quand je pense à la Préfecture, c’est “pénible”.”

“Quand je vais à la Préfecture, j’emmène toute ma vie avec moi. Nous, les Roumains, sommes toujours ceux avec une astérisque, les exceptions aux lois, et on doit souvent apprendre aux fonctionnaires leur métier. Le mot qui me vient en tête quand je pense à la Préfecture, c’est pénible.”

En vertu de son passeport roumain, Adela est ensuite dirigée vers l’Ambassade de Roumanie à Paris. On lui explique rapidement que l’Etat roumain ne peut pas intervenir et que c’est à elle, et à elle seule, de se débrouiller.

C’est finalement grâce au Député Maire de Saint Maur des Fossés (94) – Henri Plagnol –  qu’Adela obtient, en 2011, un titre de séjour “étudiant”, lui permettant de travailler à temps partiel, dans la limite de 20 heures par semaine.

Licenciée, du jour au lendemain

La carte de séjour en poche, Adela trouve rapidement un poste de réceptionniste en CDI dans un hôtel à Neuilly. Au bout d’un an, son titre de séjour périmé n’est pas renouvelé par la Préfecture et en janvier 2012 elle perd son emploi: “J’ai été licenciée du jour au lendemain, sans indemnités, sans préavis. C’était l’expérience la plus marquante depuis mon arrivée en France”.

Aujourd’hui, Adela est à la recherche d’un emploi d’assistante de projet et s’est inscrite comme demandeur d’emploi. Cependant, il y a quelques jours, Pôle emploi lui annonçait sa radiation de la liste des demandeurs d’emploi… faute de titre de séjour (elle avait fourni l’attestation de réussite au diplôme de Master).

P1010250

En 2010, suite à un refus illégal d’inscription sur la liste des demandeurs d’emploi d’une personne de nationalité roumaine, la HALDE (Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité) a rendu une délibération demandant à Pôle emploi d’effectuer un rappel sur la réglementation applicable aux ressortissants membres de l’Union européenne.

La force d’aller en avant

Jusqu’ici, toute démarche qui aurait dû être une simple formalité à l’intérieur de l’espace communautaire s’est avérée une interminable lutte contre des ennemis inconnus. En 2009, à son arrivée en France, Adela s’est même vue refusée par la Sécurité sociale : “Après des mois d’attente et des échanges de lettres entre la Sécu et la caisse nationale d’assurances roumaine, j’ai reçu une attestation d’affiliation. Deux semaines plus tard, je reçois un courrier m’annonçant que je n’avais pas droit à l’inscription. Visiblement, deux services différents du même organisme, s’occupaient de mon cas et n’étaient pas au courant l’un de l’autre”. Il y a deux jours, Adela a reçu un courrier de la Sécurité sociale lui annonçant qu’elle ne devrait pas y être inscrite, et qu’elle n’aurait pas droit à récupérer ses congés maladie pour les périodes où elle avait travaillé.

En janvier 2012, son portefeuille est volé et Adela est emmenée à déposer plainte à la Police. Le fonctionnaire refuse d’enregistrer sa plainte, sous raison qu’elle ne peut pas apporter la preuve de ses déclarations.

Poursuivant son combat acharné pour retrouver la normalité, Adela a fait la demande d’un titre de séjour “vie privée et familiale”: “Mon conjoint est la seule raison de ma présence en France. Je ne regrette pas d’être venue y vivre pour lui, mais je regrette ne pas avoir été laissée travailler pendant 4 ans. Pourtant, je ne vais pas me marier parce que l’administration française me l’impose”.

Pourquoi on s’adresse aux ressortissants bulgares et roumains et non pas aux Européens ?

Quatre ans de vie en France et des maintes déceptions… La France était le pays idyllique pour Adela et elle y reste attachée : “Depuis tout ce temps, tout ce que je voulais c’était qu’on me laisse faire ma vie et travailler. Cela m’aurait permis de contribuer aux dépenses courantes du foyer et de mener une vie normale. Je n’ai jamais fait une demande d’allocations, de logement, ou d’aides matérielles quelles qu’elles soient. En échange, mon conjoint a bénéficié d’une réduction d’impôt parce que j’étais à sa charge. C’est une situation qui n’avantage personne, ni les employeurs, ni ceux qui veulent travailler, ni l’Etat français.

Si en tant que Roumaine j’ai le droit de venir séjourner en France, il faut qu’on me laisse vivre également.”

Advertisements

10 réflexions sur “Adela, la France malgré tout

  1. Mais les roumains sont beaucoup plus intelligents que les français et ils se démerdent!! Ce que j’ai appris moi en France depuis 3 ans c’est de râler pour tes droits comme eux ils le font! Moi aussi je suis venue en France par amour mais parce que j’aime la France, je suis amoureuse de la langue française. Les français des gens de mauvaise foi? Je ne l’aurais jamais imaginé! Eh bien oui! Et même trop méchants et racistes. Cela te décourage certainement mais cela t’apprend aussi comment se battre!

  2. Les roumains ne sont pas obligés à faire preuve de ressources financières lors de la demande d’un titre de séjour étudiant, celui-là était un xénophobe. Moi aussi on m’a fait une remarque de ce type pendant un entretien d’embauche : « malheureusement votre profil ne correspond pas à ce qu’on a besoin actuellement, mais à mon avis vous pouvez chercher un boulot dans les bars de nuit, les garçons aiment les filles de l’Europe de l’Est »…No comment, j’ai pitié de ces gens !

  3. Bravo pour ton courage et pour ta dignité! quelle force de caractère qu’on rencontre rarement chez les Françains…jamais j’ai entendu un seul français dire qu’il ne veut pas vivre des allocations, qu’il a jamais demandé des allocations…encore bravo!
    Comment faire pour avoir le mail d’Adela pour la contacter en privé ?
    merci,
    Delia.

  4. J’ai l’impression de lire mon histoire! Je suis arrivée en France il y a 10 ans, lorsque j’avais 13 ans, avec mes parents. A l’époque la Roumanie n’était pas encore membre de l’UE, donc il fallait un titre de séjour même pour rester en France. Nous nous sommes battus pendant 3 ans pour obtenir une carte de séjour. Il s’était avéré que notre dossier n’avait même pas été arrivé au préfet pour qu’il soit étudié, et certains documents avaient été  »perdus » – il a fallu l’intervention d’une personne travaillant pour une ONG pour que notre dossier soit correctement étudié.
    Ensuite lorsque ma mère a voulu faire une formation – car on lui reprochait d’avoir fait toutes ses études de comptabilité en Roumanie – on lui a dit qu’elle n’était bonne qu’à faire le ménage.
    Nous sommes venus ici parce que mon père avait lui aussi cette image idyllique de la France – mais après 10 ans de vie ici, je peux témoigner que tout cela n’est que poudre aux yeux. Certes, j’ai rencontré des français de bonne foi aussi – mais la bureaucratie et le ressentiment contre les Roumains est tel qu’il est difficile de pouvoir vivre en paix.
    Lorsque j’ai eu 18 ans, j’ai fait la demande de nationalité, conformément à la loi. Après 1 an, on me l’a refusée sous prétexte que je n’avais pas de preuves que j’avais vécu en France depuis l’age de 13 ans – en fait tous les certificats de scolarité depuis mon arrivée en France ainsi que les relevés de notes excellents avait été  »perdus ». Finalement, après leur avoir envoyé encore 2 fois tous ces documents, on me l’a accordée. Depuis, je ne peux pas dire que les choses aient beaucoup changée. Je viens de finir mes études et je suis à la recherche d’un travail – mais mon nom est trop  »roumain » alors la nationalité française n’y change rien…

    Adela, ne te laisse pas faire! Tu as droit à la sécurité sociale c’est certain. Pour ce qui est de trouver un travail, malheureusement, je crois qu’en ce moment c’est très difficile… En tout cas, ne désespère pas!

  5. eh bien, cette histoire m’attriste vraiment car moi aussi je suis Roumaine, mais je n’ai ps du tout eu le même parcours que vous toutes, bien au contraire : venue à Paris il y a 6 ans à la fin du bac pour poursuivre les études universitaires en France, je n’ai pas eu de difficultés à m’inscrire et à suivre les cours, j’ai trouvé un logement (il suffit d’avoir un epersonne française qui se porte garant), j’ai eu la sécu, j’ai eu l’APL, je me suis inscrite au Pôle Emploi, mais j’ai pas vraiment profité de leur aide, car j’ai trouvé un travail relativement facilement, car j’ai fait mes études universitaires en France, j’ai fait des stages pendant ma scolarité, je parle couramment français et 4 autres langues étrangères … j’ai rencontré beaucoup de Français aimables, généreux, charmants et ouverts d’esprit qui s’intéressent et apprécient la culture romaine, qui sont curieux et ne font pas de discrimination… au travail, je suis bien accueillie, je ne suis pas jugée, pas de complexe d’infériorité.. donc je pense qu’il ne faut pas généraliser et peindre une image uniquement négative de la France, car il y a des aspects positifs aussi, même si j’avoue que l’administration française est pénible et toute procédure dure au moins quelques mois avant d’être finalisée…

  6. Je trouve cette histoire un petit peu exagérée. Ces choses-là n’arrivent pas seulement aux étrangers. Il y a beaucoup de français qui sont les victimes de l’administration française. En France tout revers a sa médaille.

  7. En tant que roumain d’origine , je pense qu’on a tous vécu une histoire plus ou moins semblable de près ou de loin ……. Vous êtes bien courageuses les filles, c’est tout a votre honneur…..forzza Romania …..va astept pe pagina mea « Romanii de France  » l’union fait la force 😉

  8. Pingback: Le RÉALD - Je suis Roumain (aussi).

    • Je suis tellement désolée ! Mon pays change et je ne comprend pas pourquoi ,ni comment ,on arrive à de telles situations .Ceci dit la bureaucratie est une horreur pour tout le monde !j’ai dû prouver à maintes reprises que mon fils était vivant et qu’il devait avoir les mêmes droits et obligations que tout le monde ,il a un handicap et ni l’école quand il était enfant ,ni le monde du travail alors qu’il est diplomé ne veulent de lui .Croyez moi j’ai lutté plus de 25 ans pour lui et pourtant je suis française de souche .Jadmire votre courage Adéla et votre pugnacité .Je vous en supplie n’allez pas imaginer que tout les français sont de sales cons racistes ,ce serait vraiment trop triste . Comme je refuse de croire tous les a prioris sur les roumains .J admire votre apport à la culture 😀
      et j’ai fait le choix d’aller en Roumanie cet été pour découvrir ses habitants et sa culture autrement qu’à travers les journaux télévisés .

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s