Minorités

Rencontre avec Gil Roy: « Les Roms ne se rendent pas compte de leur exclusion: elle a toujours existé alors cela leur semble normal »

382985_256960137783599_484727722_nGil Roy est photographe, engagé notamment auprès d’ONG, comme Amnesty International. Après s’être intéressé aux minorités ethniques en Afrique continentale et à Madagascar, Gil a fini par tourner son attention vers une communauté dont on parle beaucoup en France et qui, malgré cela, est mal connue : les Roms. A 26 ans, Gil Roy prépare un documentaire sur trois familles roms, qu’il a suivies pendant 2 ans. Un livre sur le même sujet est aussi en cours.

A l’occasion de la Journée internationale des Roms, la maison de quartier de la ferme du Buisson de Noisiel (77) a accueilli une exposition signée Gil Roy. 

Qu’est-ce que c’est d’être photographe aujourd’hui ?

Le métier de photographe se perd de plus en plus. Dans le contexte économique actuel, les médias privilégient la quantité à la qualité. La photographie est ma passion depuis toujours, même si j’ai suivi des études de droit. J’ai d’ailleurs eu comme projet d’intégrer la Police. Pendant mon années de prépa à l’Ecole Nationale Supérieure des Officiers de Police je me suis vite rendu compte que ce métier n’était pas pour moi.

Comment avez-vous commencé à vous intéresser aux Roms ?

J’ai toujours été attiré par les sujets qui traitent des minorités, des catégories de personnes mises de côté, que j’ai voulu découvrir et faire découvrir aux autres. Ma première rencontre avec les Roms a eu lieu au supermarché. Ils ont tout de suite attiré mon attention et j’ai demandé à la caissière où ils habitaient. Un mois plus tard, j’étais devant leur porte pour leur proposer de commencer un documentaire. J’avoue que j’avais la peur au ventre, mais c’est exactement ce que j’aime: travailler sur des sujets qui ne laissent pas indifférent, aller au-delà des préjugés.

@ Gil Roy Photographe

© Gil Roy Photographe

Vous suivez trois familles roms depuis 2011. Comment votre relation a-t-elle évolué au fil des années ?

Je les ai rencontrés dans leur squat (La Baraka) à Paris 20e. En octobre 2011, ils en ont été expulsés par le feu. Des voisins manifestaient une semaine avant pour qu’ils partent. Une enquête criminelle a été ouverte car des témoins ont vu des individus lancer des cocktails molotovs sur l’ancienne cartonnerie qu’ils occupaient à Gambetta, rue des Pyrénées. Il y a eu un mort. Après cet épisode et les deux nuits d’hôtel octroyées par la mairie de Paris, j’ai continué à les suivre, que ce soit pendant les deux mois qu’ils ont passés dans la rue ou sur plusieurs camps en Ile-de-France. J’ai partagé leur vie en bidonvilles, les expulsions, leur « travail », leurs joies, leurs peines. L’hiver dernier, ils m’ont invité en Roumanie (où je repars en mai pour finir mon reportage). J’ai passé deux semaines dans leur village des Carpates. Ils étaient extrêmement fiers de pouvoir me montrer leur maison, de me faire découvrir les plats traditionnels roumains et les paysages naturels de leur pays d’origine. Il est vrai que j’ai franchi la barrière du journalisme. Mais la relation de confiance qui nous lie actuellement est nécessaire à la réalisation de mon reportage qui se veut être une immersion totale au sein de leur communauté.

@ Gil Roy Photographe

© Gil Roy Photographe

@ Gil Roy Photographe

© Gil Roy Photographe

Quelle est l’attitude des Roms que vous suivez par rapport à la Roumanie et aux Roumains ?

J’ai remarqué une différence importante entre la jeune génération de Roms et les générations plus anciennes. Les « + 40 ans » viennent en France dans le but de gagner un peu d’argent pour pouvoir entretenir leurs maisons en Roumanie. Ils se sacrifient pendant dix mois par an, vivent et travaillent dans des conditions insalubres, pour rentrer deux mois au pays et profiter de la Roumanie. En revanche, les jeunes sont beaucoup plus attachés à la France, ils y sont allés à l’école et y ont leurs amis. Pour eux, il y a une évidente contradiction entre les valeurs traditionnelles de leurs parents et celles de la société française, occidentale. Quant à leur rapport avec les Roumains, je crois qu’ils ne se rendent pas compte de leur exclusion. Elle a toujours existé alors cela leur semble normal.

Selon les rapports du Parlement Européen, les Roms représentent la communauté culturelle la plus discriminée sur le continent. Comment expliquez-vous cette attitude de rejet des Roms par les Européens ?

En France, les gens ont tendance à adhérer aux idées préconçues véhiculées par les faits divers et à intégrer des préjugés. Quand je raconte à des amis français que la plupart des Roms sont des propriétaires en Roumanie, que certains sont même des élus dans leurs villages, ils arrivent à peine à le croire. En France il y a une haine envers les Roms (constamment alimentée par certains médias et discours politiques) et en même temps un désintérêt total d’une population en grande précarité. On entend beaucoup parler du problème rom, mais personne ne parle d’eux – les Roms – en tant qu’êtres humains. Je comprends mal comment il est possible de résoudre un problème de ce genre sans s’intéresser à la population concernée.

@ Gil Roy Photographe

© Gil Roy Photographe

Vous êtes plutôt optimiste en ce qui concerne l’avenir des Roms en France ?

Ils sont parfois trop gentils car ils pensent n’avoir aucun droit. Je ne sais pas comment ils font pour ne pas nous détester. Au bout de deux ans, ils arrivent encore à me surprendre. Ils ont si bien appris à relativiser les choses qu’ils savent profiter des rares instants de bonheur qui s’offrent à eux. Leurs enfants ne sont pas malheureux, ils ne connaissent juste rien d’autre. Hélas, les expulsions déscolarisent ceux qui avaient eu la chance d’entrer à l’école. Leurs traditions sont différentes des nôtres, mais leurs valeurs sont des valeurs fondamentales que nous avons perdues depuis longtemps : la famille, l’entraide, le partage. Un proverbe Tzigane dit d’ailleurs « tout ce qui n’est pas donné ou partagé est perdu ».

Je suis partagé sur leur avenir. C’est un peuple qui a subi tant de persécutions sur des siècles (ils ont été esclaves, parias, castrés, brûles  exclus, internés et exterminés à 50% pendant la Seconde Guerre mondial et sont accusés de tous les maux encore aujourd’hui), que je pense qu’ils seront toujours là, quelles que soient les pressions dont ils sont victimes. Quant à leur intégration j’ose y croire parfois, eux le souhaitent. Mais pour cela il faudrait une prise de conscience collective et une volonté des gouvernements. Quel que soit leur avenir, il est de notre devoir de nous méfier des préjugés anodins qui ont souvent mené à de grands crimes.

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